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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/96

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rokees, les Creeks, se sont fait surtout remarquer dans cet essai de passage graduel de la vie sauvage à la vie policée. Ils habitent des maisons couvertes, cultivent le sol, exercent quelques métiers, sont dociles aux enseignemens du maître d’école et du pasteur. Un grand nombre d’entre eux savent lire et écrire. Ils ont une imprimerie, publient des livres, un journal. Les Cherokees écrivent leur langue avec des caractères particuliers, syllabiques ou phonétiques, c’est-à-dire représentant chacun un son complet, et qui ont été inventés par un des leurs en 1830. Ces caractères sont au nombre de soixante-dix-sept. Les Creeks écrivent leur langue avec les caractères européens ordinaires; les lettres sont au nombre de dix-neuf [1]. Les Cherokees et les Creeks ont voté des constitutions calquées sur celle des États-Unis; ils ont une chambre haute et une chambre basse, la chambre des rois et celle des guerriers, comme disent les Creeks. Enfin ces tribus envoient chaque année, à l’instar des autres territoires américains qui ne sont pas encore reconnus comme états, un délégué à Washington pour représenter la tribu auprès du congrès et du gouvernement fédéral. J’ai rencontré dans la capitale de l’Union, en 1869, plusieurs de ces délégués, et même le grand chef ou président des Cherokees, Tzwanôski ou le Plan-Incliné, appelé Lewis Downing par les Américains, qui donnent à tous ces délégués des noms anglais. C’est un métis parlant très bien l’anglais, vêtu à l’européenne, de manières dignes, réservées. Il est venu visiter Londres et Paris en 1872. Quelques-uns des Cherokees et des Creeks ont, comme lui, reçu une éducation complète, à Saint-Louis, à la Nouvelle-Orléans, à New-York; plusieurs sont en outre de riches propriétaires fonciers, et possèdent un nombre d’hectares cultivés ou de têtes de bétail qui feraient envie à beaucoup de nos agriculteurs. Avant la guerre de sécession, les Creeks, les Cherokees, les Chactas avaient des esclaves noirs comme les Américains ; on prétend qu’ils en ont conservé par fraude quelques-uns. Ce trait indique encore mieux que tout autre l’état de civilisation auquel ils sont arrivés; mais les autres Peaux-Rouges cantonnés dans le territoire Indien, notamment ceux des cinq nations du sud qu’on y a également confinés à la suite des solennelles conférences tenues en octobre 1867 dans le Kansas, ne paraissent nullement vouloir marcher sur la trace de leurs intelligens devanciers.

  1. Revenant d’une mission dans l’Amérique du Nord en 1869, nous avons eu l’honneur de remettre à M. V. Duruy, alors ministre de l’instruction publique, tout un carton de documens écrits et imprimés se rapportant à ces tribus. La plupart de ces documens ont été déposés depuis à la Bibliothèque nationale à Paris.