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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/944

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et qui pourtant n’ait pas de vaisseaux à lui : c’est le cas de la Belgique; mais il n’en est aucun qui, avec des comptoirs nombreux, des relations étendues, ne recueille aussi le bénéfice de ses transports. Comment le pavillon national ne paraîtrait-il pas sur des courans invariables? Quand les Français seront dans les deux ports extrêmes, il faudra bien que le vaisseau soit français à son tour. Le seul moyen de lutter contre les navires étrangers, c’est de savoir aussi bien qu’eux où l’on va et comment on en revient.

On répond généralement que nous n’avons pas de colonies et que nous ne sommes pas doués pour en faire. Nos colonies sont encore assez vastes, sinon florissantes, pour exercer notre industrie. Mettons en valeur notre patrimoine au lieu de le mépriser, puis attendons la suite. Les Anglais n’ont pas si bien conquis le monde qu’il ne nous reste un beau rôle à jouer. D’ailleurs la conquête est inutile où les mœurs et les relations suffisent. L’Amérique du Sud n’est point à nous; cependant c’est un marché pour notre commerce, une mine de fret et un refuge pour tous nos Basques, qui émigrent de Bordeaux comme les Allemands de Hambourg. Quelle carrière ouverte à la France dans cette Afrique, encore si mal connue, où l’étendue de nos possessions ne le cède pas aux colonies anglaises! Quel avenir dans l’Indo-Chine, qu’on nous envie déjà ! D’ailleurs on croit faussement que les colonies des autres peuples nous sont fermées : dans les terres anglaises, tous les Européens rencontrent la même protection, les mêmes ressources, et les banques leur font des avances qui aident le premier établissement. Des Suisses et des Allemands y prospèrent tous les jours; des Français courageux en ont fait l’épreuve, et leur signature, en quelques années, a valu celle des plus fortes maisons anglaises. La voie est donc libre; il ne tient qu’à nous d’en profiter.

Il est vrai que nous confessons nos défaillances : une doctrine commode les rejette sur le naturel. Jusque dans ces aveux dont nous gratifions nos rivaux, nous avons pris je ne sais quelle morgue pédante que n’avaient point nos pères. Les Français ont un système sur la race française, et déclarent volontiers qu’elle n’est bonne à rien; ils mettent autant d’ardeur à soutenir cette injure que leurs aïeux en mettaient à la démentir par leurs actes : un peu de ce feu nous ferait grand bien, s’il se tournait vers les emplois utiles. Il est donc reçu que nous ne sommes point propres à coloniser, bien que notre race ait la première fondé le Canada, planté du coton en Louisiane, institué la compagnie des Indes, exploré l’Afrique, enlevé de haute lutte la plus belle partie de Saint-Domingue. Tout ce passé ne compte plus. D’autres faits qui n’ont pas cent ans de date deviennent des lois éternelles pour la vue courte des contemporains ; puis ils sont commentés