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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/935

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jeté, un tarif de chemin de fer, un impôt intempestif, voilà des accidens contraires ou favorables qui changent les courans les mieux établis. On peut donc les changer à son profit, avec un peu de cette ténacité dont nos voisins nous offrent le modèle. Les Allemands, bien moins favorisés par la nature, puisqu’ils n’ont qu’une mer à leur service, ont attiré vers Hambourg tout le fret qu’ils pouvaient. Ils abaissèrent fort à propos leurs tarifs de transport, et les émigrans quittèrent la ligne du Havre pour celle de Hambourg : or c’est le meilleur fret du monde, parce qu’il pèse et qu’il mange. Nous avons chez nous toutes les qualités du sol : trois mers qui baignent nos côtes et qui sont des chemins ouverts aux deux grands trajets du globe, de très beaux fleuves et de mauvais canaux dont nous n’avons pas tiré tout le parti possible : pourtant c’est un bienfait considérable, car « ces routes qui marchent » sont les moins chères de toutes; elles compenseraient par le bon marché la vitesse des chemins de fer, et pourraient faire descendre plus de marchandises vers nos ports. Ceux-ci d’ailleurs ont de très bas prix; c’est une qualité fort appréciée des étrangers. En revanche, les tarifs des chemins de fer sont ruineux; non-seulement ils détournent de la France les colis étrangers, mais ils arrêtent notre industrie elle-même. Que dire d’un impôt sur la vitesse qui vient encore les aggraver, au moins pour l’intérieur? Comme il n’est pas de marchandise qui ne fasse bien des démarches avant de gagner le port, c’est autant d’obstacles accumulés entre l’usine et le navire.

Marseille tient le commerce du Levant par la Méditerranée, et celui des Indes par le canal de Suez. Toutes les denrées qui vont de France vers l’Orient ont une pente de ce côté. Assise à l’embouchure d’un grand fleuve, servie par les chemins de fer, elle attire encore le commerce de la Suisse et de l’Allemagne vers l’Afrique, les Indes, la Chine et le Japon. L’Italie du nord peut aussi lui envoyer du fret par le Mont-Cenis; mais Marseille a des concurrens : Gènes, son ancienne rivale, a repris de la force avec le nouveau royaume d’Italie : elle sera le grand port d’un peuple que tant de circonstances poussent vers la mer. La ligne du Saint-Gothard, une fois percée, lui ouvrira la Suisse et le duché de Bade. Brindisi, qui est le chemin direct par la voie de terre, enlève à Marseille beaucoup de voyageurs et de colis rapides. Trieste enfin, sur qui l’Allemagne entière peut vider ses magasins, appelle le transit par le bas prix des lignes de chemin de fer. De l’Angleterre, on ne doit espérer que les voyageurs et le service de grande vitesse : on a cru que le canal de Suez donnerait à la France tout le transit du nord; c’est une erreur. Les navires coûtent moins cher que les voies ferrées :