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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/931

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Tandis que les mines, les hauts-fourneaux et même les chantiers vivent sur leurs propres ressources, il faut aux grandes sociétés d’armement le secours d’une subvention. Les armateurs libres protestent contre la concurrence des lignes subventionnées ; mais fallait-il attendre qu’ils aient remué eux-mêmes le capital et organisé la commandite? La France, qui est intéressée à la régularité et à la vitesse de ses paquebots-poste, a-t-elle eu tort de fournir le premier appoint, afin d’attirer vers la mer l’argent des particuliers? Elle a fait une double expérience en mettant sous les yeux des armateurs le modèle des meilleurs paquebots et l’exemple encore plus utile des sociétés anonymes. Ces sociétés, grâce à leurs ressources financières, se sont affranchies en partie du tribut payé aux assureurs : elles font elles-mêmes la moitié de leurs assurances, car, avec un grand nombre de navires, les chances bonnes et mauvaises se compensent. De tels procédés rendent leur concurrence redoutable; mais nul n’empêche les armateurs de se les approprier en demandant au crédit plus qu’ils n’ont fait encore. Ils peuvent mettre en commun leurs ressources : ils continueront par la commandite, et feront appel aux capitaux.

Quand un navire est armé, il lui reste à trouver du fret, c’est-à-dire des marchandises à transporter. Pour un voyage, il fait double dépense, celle du départ et celle du retour. Le meilleur sera donc qu’il ait double profit, et qu’il transporte deux fois sa charge, d’Europe aux Indes et des Indes en Europe. On a pu faire en sorte qu’il fût loué d’avance, ou, comme on dit, affrété pour les deux voyages; mais c’est une fortune rare : le plus souvent il est employé par deux négocians, l’un qui expédie des marchandises vers la France, et l’autre qui envoie de France vers un autre pays. Quel que soit l’affréteur, il consulte moins la couleur du pavillon que ses propres convenances, c’est-à-dire le bas prix et la régularité. Depuis les derniers progrès, l’expéditeur n’est pas en peine de rencontrer précisément le navire qui lui convient. Il s’est établi des lignes régulières, dont les escales sont connues d’avance, et qui se suppléent mutuellement en alternant l’époque de leurs passages. Naguère le négociant était au bon plaisir de l’armateur; il se résignait à attendre que le vent tournât ou que le navire eût complété sa charge. Aujourd’hui il a plusieurs départs chaque semaine, et, si le Français fait défaut, il charge sur le Hambourgeois. L’intérêt de la marine le touche médiocrement. On verra s’il est opportun de lui retirer cette liberté; en tout cas, sur cent navires qui passent le chenal de nos ports, une quarantaine seulement portent le pavillon français.

Devant cette concurrence, les armateurs les plus habiles ont usé d’expédiens; puisque le trafic des marchandises offrait tant d’avantages,