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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/929

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de naviguer à bon compte, elle économise sur la houille, elle double la force de ses chaudières à chaleur égale; mais la voile profite si bien des courans, elle tire un tel parti des vents qu’elle est bien près d’accomplir régulièrement ses voyages. Ici encore il y a un point où l’avantage de la vapeur commence, où celui de la voile finit : une route telle que le canal de Suez avec la Mer-Rouge appartient à la première. Marseille n’ira pas faire le tour de Gibraltar et du cap de Bonne-Espérance, quand elle a cette porte ouverte sur les Indes. Que l’on brûle encore moins de charbon, ou qu’on augmente à proportion la capacité du navire, si l’avantage de la route s’y joint, le prix de revient diminue : dans le même trajet, le navire à voiles, d’un tonnage moins fort, doit courir des bordées jusque sous les côtes d’Amérique, afin de prendre les vents qui le ramènent vers son but : le voyage est plus long, il faut des vivres, un équipage nombreux, des gabiers qui montent aux hunes ; le prix de revient augmente. Voilà la lutte engagée. Quelles louanges ne doit-on pas aux armateurs français qui ont construit des bateaux mixtes, pourvus de machines et de voiles, gouvernés tour à tour par le vent et par la vapeur! S’ils éprouvent un échec, ils ont encore l’avance sur les conservateurs obstinés, car l’esprit d’innovation tire un enseignement même de la défaite.

Dans ce conflit, il est étrange qu’on prenne le gouvernement pour arbitre. Tel armateur se lamente sur la décadence de la marine : il montre que nous venons pour la voile au sixième rang des puissances, après la Norvège et l’Italie, et il a grand soin d’omettre que nous tenons le troisième rang pour la vapeur; si on le force d’en convenir, c’est un sujet de plainte. Il semble qu’il nous impute à crime cette transformation, et qu’il présente requête au nom de la voile contre son ennemie; cependant qui oserait prendre parti dans une telle dispute ? Et quelle folie de décider par des faveurs ou des tarifs ce que la science seule peut résoudre ! Après tant de découvertes récentes sur les courans et sur les vents, il n’est pas probable qu’on renonce à s’en servir; qui profite de ces forces naturelles, si ce n’est la voile? D’un autre côté, nous brûlons la houille comme des barbares, et on doit s’attendre à des mesures d’économie qui abaisseront le prix de la vapeur. C’est une carrière ouverte, aux gens hardis qui savent se passer de surtaxes.

Les armateurs et constructeurs, pour tenir leur flotte en état de progrès, ont besoin d’un auxiliaire difficile à saisir, prompt à échapper, digne pourtant d’une grande considération : c’est l’argent. A vrai dire, on n’a jamais pu s’en passer; mais il ne s’agit pas seulement d’avoir un coffre bien rempli : les ressources d’un homme sont peu de chose devant la grandeur de ses projets. Il a besoin sans