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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/928

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civil et du militaire qui refroidit la marine pour le commerce, et aliène à celui-ci les plus précieuses qualités de ses agens !

Le constructeur de navires est plus intéressé que le capitaine lui-même à la prospérité des armemens. Bien que cette industrie paraisse moins essentielle, puisqu’on pourrait acheter à Glasgow le navire tout bâti, on a considéré qu’il importait à un pays de construire ses propres vaisseaux. On veut avoir des chantiers sous la main, des cales sèches et des bassins de radoubs, des ouvriers habiles qui réparent le dommage de la traversée. D’ailleurs les Français ont excellé de tout temps dans la construction; ils ont donné à l’Europe les premiers modèles, et déterminé par le calcul la courbe des navires. Aujourd’hui encore, malgré la concurrence du navire à bon marché, nos constructeurs surpassent leurs rivaux par la finesse de la forme, par la qualité des matériaux, par la solidité de la charpente, et, quand le temps a mis à l’épreuve leurs bâtimens, on reconnaît que la durée en compense le prix. C’est donc une tradition en France de traiter ensemble l’intérêt des chantiers et celui des ports; mais il faut les traiter par d’autres règles que celles du chevalier Renau ou du mathématicien Bouguer. Les anciens constructeurs élaboraient lentement le type du navire. Ils ne demandaient guère aux armateurs que des commandes et non des conseils. Aujourd’hui toutefois les constructeurs font des navires pour le commerce et pour certaine espèce de commerce; qui réglera la forme générale, l’aménagement, si ce n’est l’armateur, qui est au courant des opérations? Ne doit-il pas décider entre le navire en fer ou le navire en bois, la vapeur ou la voile, l’aube ou l’hélice? Ainsi tout l’avenir de la construction est dans ses mains, car les règles mathématiques sont connues, et l’économie ne l’est pas encore.

C’est une belle matière à prévoyance, et par suite une source de gains pour ceux qui rencontrent juste. Les premiers qui ont adopté de grands navires ont dû être sifflés : on a dit que ces grosses machines les ruineraient; cependant ils ont transporté plus de marchandises à moins de frais, et ils ont gagné la gageure. Un téméraire est survenu, qui a bâti un colosse; malheureusement il n’a pas pu le remplir, et le colosse, naviguant sur lest, a ruiné son maître. Il y a une mesure qui sépare une fortune rapide de la ruine complète, selon les chances du fret. Plus tard, le navire en fer a fait merveille, et les Anglais, prompts à se décider, ont vendu leurs vieilles coques; mais voilà qu’un changement survient dans l’état de la navigation, et le navire en fer, incapable de se transformer, se plaint de sa rigidité. Marseille dit que la vapeur doit chasser la voile, et le procès est loin d’être vidé. La vapeur a pour elle la régularité et la vitesse : la voile se soutient par le bon marché. La vapeur s’efforce