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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/924

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France. Un ministre animé de l’esprit de Colbert se fût occupé de mettre le commerce en rapport avec les besoins du temps : il eût poussé l’industrie à l’intérieur, noué des relations étroites avec l’Amérique, fondé de nouveaux établissemens. Sous la restauration, les colonies paraissent avoir été singulièrement négligées. De l’œuvre de Colbert, on ne prit qu’un détail, et l’on pensa faire merveille en grossissant les surtaxes.

Ce régime, qui devait faire la fortune de la nation, fit celle d’un petit nombre d’armateurs. Le gouvernement de juillet l’aggrava encore, et les riches armateurs s’unirent aux riches industriels pour maintenir des règles qui leur étaient si favorables. Ils faisaient la loi au pouvoir, qui s’appuyait sur leur influence, et n’auraient pas souffert qu’un ministre, admirateur des libertés anglaises, ébranlât leurs privilèges. Quand l’Angleterre délivra sa navigation, la France avait poussé le monopole à ses dernières limites. Tant de richesses accumulées dans quelques mains donnèrent de la prospérité à l’intérieur, mais peu de relations lointaines, la seule terre nouvelle qu’on eût gagnée étant aux portes de la France. Sans doute la marine comptait quelques tonneaux de plus; mais dans le progrès général c’était une faible part. En 1848, l’Angleterre transportait six fois plus de marchandises que la France, et en 1859 quatre fois plus. A cette époque, la France atteignait le mouvement que l’Angleterre avait eu en 1821, ce qui paraissait aux Anglais contemporains l’enfance de la navigation.

Les partisans du privilège s’étonnent qu’on ait fait des concessions, et ils ne voient pas que ces concessions étaient forcées sous peine de rompre tout commerce avec les autres peuples. Au plus beau temps de la protection, les Anglais et les Américains reçurent droit de cité dans nos ports. Ce fut la première brèche au système. Peu à peu tout l’avantage des armateurs se-réduisit au transport des colonies françaises, ou des pays qui n’ont point de marine à nous opposer. Comme une bonne partie des terres du globe se divisent entre les Européens, les vaisseaux français qui touchaient à ces terres avaient pour concurrens les Européens eux-mêmes : les Anglais pouvaient apporter en France les marchandises de l’Inde comprises au traité. Était-ce un privilège utile, celui qui n’atteignait ni les Indes, ni les États-Unis, ni les deux plus puissantes marines du monde ? On avait ainsi les défauts de la routine sans les avantages de la liberté, car les armateurs, satisfaits de la navigation réservée, se retiraient de plus en plus des pays où elle était libre. Ils gardèrent surtout le trafic de l’Amérique du Sud, et, par le même esprit qui les faisait fuir devant la concurrence, ils vécurent sur les relations anciennes sans en former de nouvelles. C’est à peine s’ils sentirent