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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/918

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I.

Il a régné une grande confusion dans les attributs de la marine marchande; elle a beaucoup de patrons, qui ont tous des titres à faire valoir. C’est un trafic dont l’importance a grandi peu à peu; longtemps soumis à la protection militaire, il a changé de mains à chaque génération, passé d’un peuple à l’autre, et donné la prépondérance tantôt à une classe de négocians, tantôt à la classe voisine. Depuis l’officier de marine jusqu’au plus petit commerçant, chacun pense tenir dans ses mains le sort de la navigation. Rappelons d’abord ce qu’elle doit au commerce proprement dit, même dans un temps où le moindre convoi de marchandises était le prix d’une bataille. Sans l’avidité des marchands, les flottes se fussent bornées à la défense des côtes; l’amour du gain les entraîna dans de lointains parages. On oublie trop que les grandes explorations du XVIe siècle furent suscitées par les besoins du trafic. Colomb allait chercher l’or, qui manquait à l’Europe. Plus tard Magellan, pour avoir du poivre, bravait les tempêtes du Cap-Horn et pénétrait dans des mers inconnues. Sans doute, la grandeur de l’aventurier effaçait l’humble origine de l’aventure; mais cet intérêt caché qui suscitait de telles entreprises devait aussi en recueillir les fruits, et convertir une conquête fragile en établissement durable. Le négoce renfermait l’avenir de la marine, comme les Juifs méprisés tenaient dans leurs coffres la prospérité future des nations. Les commencemens du grand trafic furent gâtés par l’ignorance des temps et par la brutalité des conquêtes. On sait comment les Espagnols s’appauvrirent avec leurs propres richesses. Les peuplades furent épouvantées et décimées avant de comprendre ce qu’on leur demandait. Il fallut attendre que des Européens eussent passé l’océan et se fussent arrêtés sur ces terres si riches, apportant avec eux de l’industrie et des besoins. Alors il y eut des guerres au sujet des nouveaux établissemens; les mers étaient désolées par le pillage et la course : le navire de commerce ne s’aventurait point; il naviguait côte à côte avec le navire de guerre pour se mettre à l’abri derrière les canons. Forcé ainsi de régler sa marche sur celle de son lourd compagnon, il ne fit pas de progrès; tout au plus devait-on l’agrandir peu à peu, car il était chargé d’émigrans et de vivres.

A cette époque, on s’efforce de mieux connaître les routes nouvelles. Le personnage important est celui qui dirige le navire, pilote ou capitaine, — un Colomb, un Diaz, ou leur émule. Comme il s’agit le plus souvent d’aborder quelque part, sans combinaison, sans correspondant, sans ressource prévue, tout le succès de l’entreprise