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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/917

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qui, tirant de loin une partie de ses subsistances, n’abandonne pas à un allié suspect le soin des transports. Il considère la navigation comme un service public : peu lui importe que ses mesures gênent le commerce; il a bien d’autres projets en tête que la grandeur du commerce, une fois les premiers besoins satisfaits. Cette politique fait vivre la marine sur un fonds assez fixe, mais qui ne dépasse guère les besoins présens.

Est-il moins soucieux de la chose publique celui qui laisse aux navires de son pays le stimulant de la concurrence? ne leur ouvre-t-il pas une carrière beaucoup plus vaste, qui va en faire les pourvoyeurs du monde et non les serviteurs d’un seul peuple? La marine ainsi poussée peut, sans livrer bataille, contribuer à la gloire et à la puissance du pays, étendre son influence avec ses relations, exciter l’industrie à produire davantage pour de nouveaux débouchés, augmenter le patrimoine commun. Alors elle parcourt les mers avant de sentir l’aiguillon du besoin, et prépare avec activité les ressources de l’avenir. On ne saurait assigner aucune borne à son progrès, puisqu’il ne suit plus le lent accroissement de la consommation nationale. La patrie immobile, fixée au sol, déborde, pour ainsi dire, hors de ses frontières, et se répand sur le monde : elle enfante une patrie errante qui va porter partout son pavillon. Cette conquête de la mer offre un appas extraordinaire aux nations ambitieuses, la nature les eût-elle formées pour un autre destin. Maint exemple prouve qu’en fait de navigation l’énergie des hommes l’emporte encore sur l’avantage des dons naturels. L’Allemagne, qui doit être repue sur la terre ferme, l’Allemagne, dont les ports sont rares, les côtes médiocres, les mers difficiles, convoite encore une autre proie. Tandis qu’elle amuse l’attention de l’Europe par des querelles religieuses, elle travaille sans bruit à ses ports, à ses chantiers, à ses magasins. Déjà elle a une flotte marchande presque aussi forte que la nôtre. Faut-il baisser pavillon et perdre avec nos forces le moyen de les réparer? faut-il accepter la lutte ou nous retrancher derrière la protection?

La France, longtemps fière de sa marine, étonnée de la voir languir à côté d’un commerce vigoureux, toujours distraite par les tracas de la politique, a hésité plus d’une fois entre les deux systèmes. A la veille de courir l’aventure, on a pu craindre de tout perdre en voulant trop gagner; d’autre part, était-il possible de rétablir les privilèges du pavillon après les avoir abolis? Pour résoudre ce doute, on doit suivre le cours des événemens d’où est sortie la liberté maritime, et démêler ensuite à travers les intérêts du jour l’intérêt du lendemain; il deviendra peut-être moins difficile de concilier l’honneur du pavillon avec les bienfaits de la liberté.