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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/915

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comme on dit à Yokohama, des lampes à pétrole, des bretelles, des cravates de soie rouge et des caleçons en coton blanc. L’hôtesse me salue d’un morning auquel je réponds, indigné, que je n’entends que le japonais. Quelle différence avec les bons montagnards de Nikko ! Aux derniers rayons du soleil, nous rencontrons une procession qui suit en ricanant un coffre de bois blanc carré, porté sur les épaules de deux ninsogos avec des gâteaux de farine de riz et des vases pleins d’huile ; c’est un mort qu’on porte en terre.

Le 8 janvier, je rentrais à Yeddo par le faubourg de Sengi. La ville était encore toute pavoisée en l’honneur du jour de l’an. Les jeunes filles et les enfans jouaient à la raquette, d’autres empêtraient les jambes des passans dans leurs cerfs-volans. L’impression que je rapporte de ce petit tour de 150 lieues est sensiblement la même que celle que m’ont laissée mes précédons voyages. Ce peuple a une civilisation à lui, fort loin de la nôtre assurément, fort inférieure, si l’on veut, mais en tout cas très complète et très logique. Il est heureux. Notre contact, nos mœurs, nos engins industriels, excitant chez lui des besoins et des désirs dont il est préservé par son ignorance, lui apporteront-ils quelque élément de bonheur de plus ? Grande question que l’avenir seul peut résoudre ! Le vœu sincère et désintéressé de tous les vrais amis du Japon, de ceux qui n’ont ni étoffes ni machines à lui vendre, c’est de le voir, sans se soumettre à l’imitation servile de la civilisation occidentale, et prenant pour base les faits indigènes, améliorer sans transformer, faire des routes, des canaux, des ponts, perfectionner son agriculture, compléter sa législation, mais conserver avant tout son autonomie et son indépendance d’action. — J’ai pu étudier d’un peu plus près la femme dans la famille japonaise. Elle y est beaucoup moins abaissée que dans les villes. Ses travaux sont ceux d’une villageoise en Europe; son conseil est pris en toute chose; elle ne partage point avec une autre femme le toit conjugal; elle élève les enfans, est traitée comme une fille aînée, avec autorité et douceur. En somme, sous un certain vernis de politesse, que de nations ne lui donnent pas une place plus élevée dans la hiérarchie sociale !


GEORGE BOUSQUET.

Yeddo, 2 février 1874.