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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/905

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valeur de 20 centimes, absorbe deux tasses de riz et trois de thé, puis fume quatre ou cinq pipettes, et repart pour son travail. Son père a mené cette vie, ses fils la mèneront à leur tour, il envisage cette perspective sans terreur et sans envie, comme pouvait le faire un homme de sa condition sous Charlemagne ou Othon le Grand. Il a tout ce qui est nécessaire à ses besoins, et peut se donner les joies du mariage et de la paternité avec le fruit de son travail.

En rêvant à mon bûcheron, je reprends ma route vers Nikko. Nous voici au fond d’une vallée où coule un affluent de la rivière de Nikko. On n’a plus qu’à suivre un chemin de plain-pied pour y arriver. Quelques petites chapelles isolées, quelques bouddhas le long du chemin, indiquent que l’on entre dans la région sacrée. Au bout d’un ris et demi, on monte des escaliers, puis on s’avance sous un splendide dôme de segnis. A gauche, on aperçoit un vaste enclos; c’est le temple de Hieyas. Au bout de quelques instans, nous sommes à la tête du pont public qui conduit à Nikko, village. A côté est le pont en laque rouge sur lequel passaient seuls les taïcouns quand ils allaient rendre visite à leurs ancêtres; il est barré maintenant. En quelques instans, nous gagnons l’hatoya de Kamya qui m’a été indiqué; on s’y installe comme pour six mois et comme pour y soutenir un siège.


II.

1er janvier.

J’ai bien fait, car c’est un siège qui s’annonce. La neige n’avait cessé de tomber toute la nuit, et elle tombait encore. C’est aujourd’hui le premier jour de l’an! Allongé sur ma natte, enveloppé dans le phton japonais, je me transporte par la pensée vers la France. Il me semble un instant que ma bonne mère me serre sur son cœur, je me vois assis au banquet de famille; mais l’illusion est courte. La nécessité de parler japonais toutes les fois que j’ouvre la bouche, le zéphyr qui m’arrive de tous côtés, l’ameublement absent, le chibatchi qui sent le carbone à plein nez, tout me rappelle à la réalité. Je pars bravement sous la neige qui persiste pour visiter les temples. En l’honneur du 1er janvier, tout le village est pavoisé, c’est-à-dire que devant chaque maison sont plantées des branches de mâts ou de segnis et que d’un côté à l’autre de chaque maison s’étend une guirlande formée d’un toron de paille de riz qui laisse pendre quelques brindilles. Le même ornement simple décore l’entrée de tous les temples que je vais visiter.

Un mot sur l’origine de Nikko avant de commencer le pèlerinage si cher à tous les Japonais et accompli jadis par les princes et les