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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/898

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J’entre ensuite chez des teinturiers aux mains bleues, qui sont en train de plonger dans des bassines remplies d’indigo les flottes de soie arrivées de chez les fileuses des environs. Devant la porte sèchent au soleil des tas de noix de galle qui vont fournir la matière de ces bleus foncés, couleur ordinaire et presque unique des vêtemens de ville japonais. Enfin, mon cortège et moi, nous arrivons chez un gros industriel de Kirin, un tisserand. « J’allai dernièrement à Tomyoka, me dit-il. — En effet, j’ai vu là des pièces de soie tissées chez vous, et c’est le désir de voir vos ateliers qui m’amène ici. » Très flatté, il rappelle ses ouvrières, qui avaient fini leur journée, pour faire tisser devant moi diverses pièces commencées précisément avec de la soie filée à Tomyoka. On ignore ici l’emploi des cartons qui permettent à nos ouvrières de faire à l’envers un dessin fort compliqué : aussi faut-il deux personnes pour une pièce à ramages, l’une faisant courir la navette destinée au fond, l’autre celle du dessin. Pour l’uni, c’est exactement le métier à la Jacquart, si commun dans nos campagnes normandes et dans nos chaumières. En sortant de Kirin, on entend le clac-clac qui rappelle les bords de l’Orne et de la Sarthe. Sous mes yeux, la navette court dans une belle pièce de satin violet qui me fait fort envie; malheureusement ces étoffes, moins parfaites que les nôtres, reviennent beaucoup plus cher. En somme, l’impression que l’on rapporte de Kirin, c’est que ce peuple est laborieux, industrieux, mais peu inventif; c’est que, malgré le bas prix de la main-d’œuvre, il ne peut lutter contre la concurrence européenne, pourvue d’engins supérieurs et économiques.

Comme je rentrais à l’hatoya (auberge), voici un yakounine (officier) qui vient me prier de visiter une thêerie modèle qu’il dirige, mais qui est fondée par le gouvernement. Ayant appris mes titres officiels, ce fonctionnaire me fait une réception des plus gracieuses. Après avoir examiné successivement les séchoirs, les fours, les magasins, je fus enfin conduit dans un véritable salon de dégustation et invité à goûter du thé de premier choix, en présence de deux cents personnes juchées sur les toits, sur les rebords des fenêtres, sur les corniches, blotties dans les coins, collant leurs yeux aux soudare (croisées) pour examiner cette scène. C’est avec peine que je parvins à contenir une immense envie de rire. Les préliminaires prirent une bonne demi-heure. L’officier n’aurait pas laissé à d’autres mains le soin de préparer la précieuse boisson. Le voilà donc à genoux devant un foyer, où bout l’eau dans une bouilloire de fer, lavant les tasses à l’eau chaude, y passant de l’eau froide, puis encore une fois de l’eau chaude, répétant la même cérémonie pour la théière toute petite, en faïence de Satsuma, versant les feuilles