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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/893

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la plus outrée, elle passait à une sorte de révolte sacrilège; le fanatisme la précipitait dans l’impiété. Elle en voulait à Dieu quelquefois comme à un ennemi, et elle imaginait, pour échapper aux consolations de sa mère, des comédies de gaité qui trompaient la vieille dame.

Enfin le terme fatal arriva. — Elle était toute consumée de fièvre, me disait la vieille montagnarde qui m’a raconté le dénoûment de cette folie tragique, et si maigrie, si pâlie qu’elle faisait peur à voir. Un matin, sa mère envoya en toute hâte chercher M. le curé. Il n’a pas raconté comment elle a fini. Elle était seule avec sa mère et lui; mais, croyez-moi, monsieur, ajouta-t-elle plus bas et presque avec effroi,... elle est morte comme son père...

— Comme son père?., m’écriai-je tout étonné.

— Oui, monsieur, à preuve qu’on lui a dit seulement une messe basse, et qu’il a fallu une permission pour la mettre en terre sainte. Vous comprenez, elle n’a pas voulu aller là où son père n’était pas.

Il est certain que cette mort mystérieuse a laissé dans ces contrées ignorantes une sorte de légende triste et terrible autour de la mémoire de Céline. Elle repose maintenant, et pour toujours, sur les bords de ce lac où elle a vécu, auprès de ce père qu’elle a tant regretté. La tombe a réuni ces deux êtres si bien faits pour se rendre heureux, et qui se sont désolés l’un l’autre jusqu’à la mort par la diversité de leurs croyances. Cette diversité ne fait-elle pas aujourd’hui la plaie de bien des familles, entretenue qu’elle est par les erreurs de l’éducation? Elles sont rares, les jeunes filles que le mysticisme mène à la folie et à la mort; mais combien sans doute ont souffert comme Céline sans qu’aucune plainte ait trahi la secrète blessure qui saignait silencieusement au fond de leur cœur !


PAUL BOURGET.