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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/888

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le moment où il aurait guéri peut-être cette « folie de la croix » qui grandissait chaque jour,

Céline cependant partait désolée. Elle comprenait que la victoire était difficile et que le cœur de son père n’était pas chrétien. Comme il arrive quand on a trop espéré, elle craignait trop, et, incapable de contenir le flot de ses impressions, elle voulut consulter son confesseur.

La chapelle était déserte quand elle y entra, par un jour orageux d’été, vers cinq heures de l’après-midi. Quelques vieilles femmes étaient agenouillées sur la pierre et priaient silencieusement. Céline tremblait quand la grille du confessionnal s’ouvrit. Elle avoua tout au prêtre, et ses premières espérances, et son succès, et son découragement. Cet aveu ne sortit pas simplement et naturellement de son cœur, elle n’avait pas la conscience exacte et complète de ses propres sentimens. Le prêtre y vit plutôt un enfantillage respectable qu’une passion, mais il comprit que ce zèle insensé irriterait le père, et il eut la franchise de répondre à Céline par une gronderie. Il lui cita le précepte du Décalogue : « tu honoreras ton père et ta mère; » il lui rappela le dogme de l’église : «nul ne doit penser de l’âme d’un autre qu’elle est damnée; » enfin il la blâma d’avoir jugé celui qu’elle devait respecter, et il lui refusa l’absolution.

En d’autre temps, la jeune fille aurait plié sous cette punition, terrible pour elle ; mais l’idée fixe l’envahissait, l’obsédait : elle osa penser par elle-même. Elle consulta les livres imprimés, auxquels elle portait un naïf respect. Elle se sentait isolée, et toujours elle se heurtait à ce texte qui dit qu’un péché mortel sans contrition parfaite mène à l’enfer, — et comment son père aurait-il la contrition parfaite, puisqu’il ne croyait pas en Dieu? L’angoisse fut telle qu’un jour, à une question de M. Lacoste, elle répondit en avouant toute la vérité.

Le moment était mal choisi. Le médecin avait, le matin même, constaté une aggravation de son état. — Quoi! s’écria-t-il, on ne me laissera pas mourir tranquille ! — La scène fut presque violente. Il traita Céline avec une sévérité qu’elle ne lui connaissait pas ; elle en demeura anéantie. Le lendemain, il se repentait déjà de sa colère; une singulière évolution s’accomplit dans les pensées de cet homme. La désolation de Céline répandit une teinte de tristesse sur toutes ses idées; puis il se considérait comme la cause du malheur de son enfant, et il ne se pardonnait pas d’avoir favorisé chez elle la piété excessive qui la dévorait. Ce mépris qu’il conçut pour lui-même le portait à s’exagérer son insuffisance en toutes choses, et il se prit à douter de ses convictions philosophiques; ne les