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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/882

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simplement relevés et tordus au-dessus de la tête. Ces beaux cheveux faisaient la seule coquetterie de la jeune fille.

Elle accueillit son père avec une gaîté attendrie et contenue; mais, par une divination réelle de son amour, à peine l’eut-elle embrassé : — Tu souffres? dit-elle vivement.

— Moi! fit le docteur en tressaillant, ce n’est rien. Ce long voyage m’a fatigué; j’ai si peu dormi!.. Où est ta mère?

— Chez le père Antoine, tu sais. Il va plus mal. Il ne passera pas la nuit. — Puis, en secouant la tête, Céline ajouta : — Sa fille était ma camarade de première communion ; elle n’avait plus que lui au monde. Que deviendra-t-elle maintenant? Elle l’a fait administrer ce matin.

M. Lacoste ne répondit pas, cette rencontre d’un malheur semblable au sien dans la maison d’un pauvre laboureur le toucha vivement. On débarrassait la voiture, ce désordre et l’obscurité qui gagnait lui permirent de dissimuler l’altération subite de ses traits. Ils dînèrent, et s’établirent ensuite, comme de coutume, dans la grande chambre du premier étage. Le docteur Lacoste s’assit, et il regarda longtemps, sans rien dire, ce tableau d’intérieur, tout disposé pour un peintre : la table rapprochée de la cheminée, l’éclat du feu mêlé à la lumière plus douce de la lampe, les vieux meubles perdus dans ce demi-jour, sa femme et sa fille assises à leur ouvrage. Au dehors, la nuit avait enseveli la campagne dans un silence infini, que troublait à peine par instans le gémissement d’un char attardé.

Céline et sa mère causaient seules; elles projetaient ensemble un grand voyage. Un oncle de Mme Lacoste, qui se faisait vieux, demandait sans cesse Céline pour une saison. La liaison des idées amena l’entretien sur les misères d’une vieillesse isolée ; de là, les deux femmes aventurèrent leur pensée sur l’avenir obscur de leur propre famille. Mme Lacoste voyait d’avance Céline mariée auprès de la maison natale, fière et heureuse à la fois comme fille, comme femme et comme mère. — L’illusion de cette causerie était trop légitime et trop menteuse pour que le père pût y assister sans désespoir. Il se savait condamné, et, pendant que la voix attendrie de Céline ou de sa mère s’arrêtait complaisamment sur quelque détail de bonheur intime, le médecin se représentait exactement, par une ironie douloureuse, la fin de ceux qu’il avait soignés pour le mal dont il mourrait lui-même. L’angoisse physique l’effrayait peu; mais il comprenait qu’il est difficile de mourir lorsqu’on meurt seul et qu’on est aimé.

Convenait-il de laisser leur sécurité à ces deux femmes? Une lutte pénible le déchirait. S’il se taisait, il reculerait seulement l’explication.