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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/880

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mal aux hommes en altérant l’ordre marqué par la nature. Pendant que sa femme surveillait les derniers apprêts du repas, et que le domestique pansait le cheval en sifflant, il s’était assis sur un banc de pierre devant le rez-de-chaussée. La croisée était ouverte derrière lui, en sorte qu’il dépassait des épaules l’appui de la fenêtre. Le soleil se couchait sur le lac, et le ciel, que l’eau réfléchissait tout entier, avait revêtu ces teintes étranges dont Léonard de Vinci a seul rendu l’incomparable délicatesse. L’horizon était vert et rose. Les rainettes criaient doucement, et leurs murmures singuliers montaient vers les premières étoiles avec une suavité triste qui accompagnait bien ce paysage d’octobre. Une larme coulait le long de la joue du médecin, quand il entendit un gémissement; il se retourna : sa fille était montée sur une chaise de la chambre, derrière lui, pour le surprendre et l’embrasser. Elle l’avait vu pleurer, et elle sanglotait.

Elle ne voulut jamais expliquer ses larmes. La pudeur des enfans est infinie; aussi souvent ignore-t-on combien ils souffrent, sans se plaindre, d’une parole dure ou d’une indifférence. A partir de cette soirée, le docteur considéra sa fille avec plus d’attention, il l’étudia, et découvrit en elle une nature si choisie et si fine, qu’il l’admira comme une fleur unique dont il écartait tout souffle trop froid, toute émotion trop violente. Il reconnaissait chez elle, transformées en regards, en gestes, en intentions natives, les pensées délicates qui avaient visité sa jeunesse. Elle était, visible et présente, l’âme qu’il avait rêvée pour lui-même et qu’il n’avait jamais eue, toute de pureté et de beauté. Il savait déjà qu’une hérédité matérielle compose le sang des enfans du sang des parens, il apprit que les idées aussi passent dans la famille, et que la grâce innée dont nous nous étonnons est faite des vertus des aïeux qui composent l’âme des générations nouvelles.

Comme il vieillissait alors, et qu’un jeune médecin s’était établi à Saint-Amand, petite ville voisine d’Eyda, il était plus libre et vivait davantage avec sa fille. Ils entreprenaient de longues promenades. Dès les premiers temps, elle marchait bien; ils parcouraient les volcans d’Auvergne, dont les cratères, aujourd’hui éteints, affectent les formes bizarres des paysages lunaires. Ils partaient, par les matinées d’avril surtout, pour déjeuner hors de la maison. Au printemps, après les premières pluies, les pelouses fleuries des montagnes sont d’une merveilleuse fraîcheur : les bestiaux, lâchés en pleins pâturages, apparaissent sur les pentes; les clochettes des vaches s’entendent de loin, et l’eau des lacs est aussi bleue que le ciel. Sur les hauteurs où poussent les pensées sauvages, ils allaient, son enfant et lui, et causaient, car c’était une conversation continue.