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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/877

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isolé de l’Auvergne. Elles marchaient sans doute maintenant, calmes, contentes, et parlaient de lui. Le soleil couchant projetait devant elles l’ombre démesurément allongée des arbres, et leur promenade à pas lents, sur ce chemin silencieux, semblait au père le symbole de la vie bonne et honnête qu’il lui faudrait quitter bientôt.

Alors sa solitude au milieu de ce désert peuplé lui fit horreur; il se souvint de son fils, qui achevait à Paris ses études de médecine, et, bien qu’il eût, par des raisons particulières, résolu de cacher au jeune homme son voyage et sa maladie, il courut pour le voir. L’étudiant était sorti. — Il est avec quelque maîtresse, — pensa le docteur, que l’excès de son chagrin rendait injuste, et il ne laissa pas son nom. Il avisa une voiture. Deux heures après, il prenait le train pour Clermont.

La nuit s’écoula sans qu’il fermât les yeux : il n’avait pas mangé depuis le dimanche matin; une légère fièvre le tenait éveillé, et le bruit monotone des roues approfondit tellement la rêverie que cet homme, déjà ému par la certitude de sa fin prochaine, attendri outre mesure par l’attente de ce qu’il aimait le mieux au monde, sa femme et sa fille, se prit à revenir, pour la première fois peut-être, sur toute sa vie, qu’il passa en revue d’un coup, avec la lucidité extraordinaire de mémoire qui se remarque chez les malades et chez les voyageurs.

Orphelin de père et de mère, il avait grandi sans famille, peu aimé, peu heureux, entre les quatre murs d’un collège de province. A vingt ans, il s’était réveillé de ces dix années de prison riche et libre. Il voulait tenter la gloire littéraire, et partit aussitôt pour Paris avec un recueil de vers dans sa valise. On était en 1829. Pour avoir pleuré sur les Méditations, derrière ses dictionnaires, durant les longues études du soir, et défendu les Orientales à coups de poing dans la cour du lycée, il se croyait poète. Il l’était au sens habituel et dangereux du mot, qui pour la plupart désigne simplement une créature nerveuse et fine, facile à la douleur comme à la joie, et sans cesse remuée par les nobles sympathies. Il manquait de la puissance d’expression qui ne s’acquiert pas, et il n’eût jamais consenti à cette analyse continuelle de son propre cœur qui jette l’écrivain hors de la vie et l’introduit dans l’art. Aussi sa ferveur littéraire dura-t-elle peu. — Les poètes m’ont guéri de la poésie, — disait-il en plaisantant, car il avait connu de près quelques-uns des jeunes maîtres les plus célèbres, et sa simplicité de provincial se révoltait contre la double existence de ces Parisiens, gens de plaisir autant que de pensée, assez élégans et assez discrets pour ne s’exalter qu’une plume à la main dans la solitude de leur cabinet de travail.