Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/875

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


CÉLINE LACOSTE

SOUVENIR DE LA VIE REELLE.


I.

— Tu ne t’es pas trompé, dit le docteur Durin après l’auscultation.

— Ainsi?.. reprit anxieusement le malade.

— Touche toi-même. Pas un symptôme ne manque; tu as une hypertrophie du cœur.

En disant ces mots, le docteur Durin fixait les yeux sur son ami. Ce dernier ne frissonna pas; il se rajusta en silence, puis ces deux hommes s’assirent et se regardèrent longuement. Ils se revoyaient après de nombreuses années. Médecins tous les deux, ils avaient étudié ensemble, puis la vie les avait séparés. Jean Lacoste s’était établi en province. Henri Durin était resté à Paris; il y avait conquis assez vite la célébrité et la fortune : depuis vingt ans, il habitait, rue de Grenelle, un petit hôtel entre cour et jardin. C’était alors un homme de cinquante-six ans, grand et maigre, toujours rasé. Sa tête fine, ses lèvres minces et ses yeux durs contrastaient singulièrement avec la bonhomie un peu rustique empreinte sur le visage du médecin de campagne, son ancien camarade. Celui-ci s’était affaissé sur sa chaise, et ne cachait rien de son désespoir.

— Je le savais, dit-il tristement, depuis ma maladie de l’année dernière, et pourtant je n’y voulais pas croire. Que deviendront ma femme et ma fille?

— Je te croyais riche? interrogea l’autre.

— Ah! ce n’est pas la question d’argent qui m’inquiète: elles seront à l’aise; mais notre bonne vie, notre vie si douce de quinze années!..

C’était pitié de voir cet homme, vigoureux d’apparence, brisé