Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/856

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


encombrement d’individus s’entassant dans une gare à la même heure, voulant tous partir par le même train, a de quoi effrayer les employés les plus actifs; ce danger ne se produira pas immédiatement, car le nombre des visiteurs est en rapport avec celui des morts enclos dans les cimetières, et Méry-sur-Oise ne « se peuplera» que lentement ; mais le meilleur moyen de n’être pas pris au dépourvu en présence d’une telle foule possible, c’est de savoir dès à présent comment on pourra lui faire place dans les wagons, la conduire jusqu’à la nécropole et l’en ramener.

Ce respect pour les morts, cette sorte de culte que l’on rend à leur mémoire est un des caractères distinctifs du peuple de Paris. Coutume léguée par l’antiquité, croyance religieuse, souvenir de tendresse pour des êtres chéris, tout cela sans doute se réunit pour former ce sentiment qu’il est impossible de ne pas remarquer lorsque l’on parcourt nos cimetières, où les tombes délaissées sont si rares qu’on pourrait les compter. On dirait que la mort n’est pas comprise, et que nul ne veut admettre l’idée de l’anéantissement matériel. On veut plaire à un mort, comme l’on plairait à un vivant. Cela apparaît surtout très nettement dans les cimetières où il existe un point de vue, au Père-Lachaise par exemple, dont certaines parties découvrent la ceinture de collines qui entourent Paris. Là, les sépultures, ornées de petites terrasses, sont disposées de telle sorte que, si le mort se levait tout à coup du fond de son tombeau, il verrait un paysage magnifique se dérouler sous ses yeux. Ce n’est pas l’effet du hasard : souvent l’architecte a été forcé à des combinaisons singulières pour donner au monument l’orientation voulue. On place sur les tombes les fleurs que les morts ont aimées, comme si le parfum pouvait en descendre jusqu’à eux. Un jour, — il y a longtemps, — au cimetière Montmartre, j’ai été très ému, A quelque distance d’une tombe que j’allais visiter, j’aperçus une jeune femme agenouillée, les deux mains posées sur une dalle sépulcrale et la tête appuyée sur les mains. Elle chantait d’une voix très pure et mouillée de larmes l’air de la Casta diva. Je m’arrêtai, croyant être en présence d’une folle et ne devinant guère ce qu’une invocation à la lune signifiait en pareil lieu. La femme se releva, essuya ses paupières, m’aperçut et comprit sans doute mon étonnement à l’expression de mon visage; alors elle me montra d’un signe de tête la tombe où elle s’était inclinée, me dit: « C’est maman; elle aimait cet air-là, » et s’éloigna en sanglotant.

Les familles propriétaires de concessions à perpétuité et même de concessions temporaires prennent « un abonnement » chez un marbrier qui, moyennant une somme fixe, fait « entretenir » la sépulture par un jardinier. Les pauvres gens, — ceux de la tranchée gratuite, —ne peuvent se passer un tel luxe, et ils soignent eux-mêmes