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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/796

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judicieux du passé, à profiter de l’indépendance récemment conquise sans pour cela méconnaître la nécessité d’une discipline; il fallait enfin tenir compte des périls à éviter au moins autant que des avantages obtenus, et faire intervenir la prudence là où il ne s’était agi encore que de résolution et de vivacité dans l’attaque.

Parmi les jeunes artistes dont l’éducation s’achevait il y a environ un demi-siècle, nul mieux que Baltard n’était préparé à cette tâche délicate, à cette entreprise de conciliation entre les idées despotiques dont avait vécu l’ancien régime et les réformes trop radicales qu’entendaient introduire les novateurs. Fils d’un contemporain et d’un ami de Percier, de Guérin, de Lethière, de tous ceux qui, sous l’influence de David, avaient le plus contribué à faire de l’imitation de l’antique la loi principale et comme la religion de l’école française, il s’était, dans la familiarité de ces croyans, pénétré dès l’enfance d’un salutaire respect pour l’objet de leur foi, en même temps qu’il se sentait prémuni contre les entraînemens fanatiques par l’excès même du zèle qu’affichaient quelques-uns d’entre eux, par l’intolérance systématique dont ils se paraient comme d’une vertu. D’ailleurs, si le futur architecte trouvait auprès des amis de son père des leçons d’autant plus profitables qu’elles étaient en réalité à double fin, les enseignemens et les exemples qu’il recevait à tout instant de son père lui-même devaient naturellement lui inspirer, avec l’aversion pour la routine, le goût et l’habitude de compter sur soi et sur sa propre expérience plus encore que sur la tradition.

La vie et les doctrines de l’homme dont le jeune Baltard portait le nom n’avaient en effet que bien peu de rapport avec les mœurs intellectuelles d’une époque qui, entre autres préjugés imposés par David, gardait la superstition des spécialités une fois choisies, des efforts étroitement limités. C’était un artiste d’une trempe particulière, et, pour le temps, d’une singulière indépendance dans les idées, que ce Louis-Pierre Baltard, architecte, peintre, sculpteur, graveur, écrivain même à ses heures, qui, sans avoir jamais eu de maître, par la seule force de sa volonté et l’opiniâtreté de son travail, réussit à se rendre capable d’exposer avec succès aux divers salons des tableaux, des bas-reliefs, des projets de monumens de toute sorte, de construire à Lyon le remarquable Palais de Justice, à Paris les chapelles de Sainte-Pélagie et de Saint-Lazare, enfin de graver, outre un grand nombre de planches d’histoire ou de paysage, celles qui composent les recueils intitulés Paris et ses monumens, Vues des monumens antiques et des principales fabriques de Rome, et le plus connu de tous, la Colonne de la Grande-Armée. Peut-être le légitime orgueil que lui inspiraient la variété de ses aptitudes et la spontanéité de ses progrès se révélait-il parfois chez