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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/747

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ce refroidissement momentané de la foi religieuse n’avait rien enlevé au sentiment huguenot, Genève se considérait toujours comme la citadelle du protestantisme au centre de l’Europe. Dans les remaniemens territoriaux qu’opéra le congrès de Vienne, taillant l’Europe comme une pièce d’étoffe, vingt et une communes catholiques de la Savoie et du pays de Gex lui avaient été annexées. Le roi de Sardaigne avait fait insérer quelques clauses destinées à protéger le culte de ses anciens sujets; il avait obtenu que la république s’engageât à maintenir le culte catholique dans ces communes, que leurs conseils municipaux seraient composés par moitié de membres lui appartenant, et que, sauf à Carouge, on n’y établirait aucun temple protestant. Évidemment ces stipulations n’avaient de raison d’être qu’au point de vue de la constitution de la république genevoise à cette époque, alors qu’elle avait un caractère essentiellement confessionnel; elles ne pouvaient pas plus lui survivre que les chambres de l’édit instituées par Henri IV ne pouvaient subsister dans la France nouvelle. A supposer que la république genevoise cessât de reconnaître le protestantisme comme religion nationale, il est évident que les clauses de 1815 ne seraient plus admissibles; aussi ont-elles été abrogées en 1848 à l’unanimité d’un grand-conseil où siégeait une minorité catholique importante. Rien ne prouve mieux combien sont dérisoires les prétentions du parti ultramontain fondées sur les clauses de 1815. N’oublions pas non plus qu’il n’y a plus de roi de Sardaigne en Savoie, et que l’héritier de celui qui avait pris tant de précautions au congrès de Vienne s’appelle Victor-Emmanuel. Il est donc établi que la question religieuse à Genève reste une question d’intérieur qui n’admet à aucun titre une immixtion étrangère.

Jusqu’en 1871, l’agitation religieuse a pu être parfois très vive, mais sans réagir sur la législation, et surtout sans demander aucun sacrifice à la liberté de conscience. Le zèle protestant s’est plus d’une fois heurté au zèle catholique ; les descendans des vieux huguenots, pour lesquels le nom de Genève était inséparable de celui de Calvin, voyaient avec un profond regret la population catholique s’accroître d’abord par les annexions de 1815, puis par l’abolition des anciennes restrictions à l’exercice des droits politiques dans la ville de Genève. La révolution de 1842 avait supprimé le cens électoral et divisé le canton en dix collèges électoraux, ce qui permettait aux catholiques d’acquérir une véritable influence politique dans les collèges où ils étaient en majorité. Quand le gouvernement radical de M. Fazy eut aboli les antiques remparts de la ville et l’eut ouverte à l’émigration, il sembla à plus d’un Genevois d’ancienne race que c’en était fait de sa patrie religieuse, et que la tentative d’agression catholique avortée dans la fameuse nuit de l’escalade allait