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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/738

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Ses impertinences au milieu de cet essaim d’amoureux qui l’assiègent, son agitation, sa soif de canotage, tout en elle, jusqu’à cette manie de porter dans le chaton de sa bague un poison foudroyant, étonnent péniblement. Ce sont là les touches un peu dures d’un portrait forcément hâté par les nécessités de la scène, mais auxquelles toutes les physionomies ne se prêtent pas. Pour être juste, il faut avouer que M, Feuillet ne pouvait faire ni mieux ni autrement ; il fallait que son héroïne se révélât sphinx tout d’abord, rapidement, et qu’elle le fît par des actes et des paroles. Comment éviter ces franchises un peu crues alors que l’espace et le temps manquent pour raconter le passé de toute une vie ? N’était-ce pas à l’actrice d’atténuer ces rudesses inévitables en faisant comprendre par son jeu, ses allures, son regard, par son silence même, les nuances infinies qui veulent cent pages pour être indiquées ? La femme que l’auteur a voulu peindre n’est pas seulement une excentrique vicieuse, une malade passionnée, ses brusqueries ne suffisent pas à expliquer l’irrésistible séduction qu’elle provoque autour d’elle, elle a un charme ; puis elle est fille de race, grande dame jusque dans ses folies, élégante, aristocratique jusque dans ses toilettes. Qu’elle parle et agisse en grisette, si l’on veut, mais qu’il soit évident qu’elle ne Test pas au fond. Il faut que l’on devine le perpétuel démenti qu’elle se donne à elle-même. L’actrice qui est chargée de ce rôle singulier le rend avec une franchise d’allure qui en simplifie les difficultés, mais le dépouille un peu trop. Elle ne nous montre qu’une des faces de ce caractère, qui en a beaucoup, et cette face unique est par malheur celle qui devrait servir de repoussoir aux autres, j’entends la face vulgaire. Il semble qu’elle évite à dessein les demi-teintes fines et qu’elle se réserve pour les violences passionnées des deux derniers actes, où elle montre, je dois le dire, une fort grande vigueur.

Mais revenons à la pièce, dont nous voulons au moins indiquer la charpente. Au moment où la toile se lève, nous sommes en fête au château de La Chesnay. On vient de dîner, on dansera ce soir, et Mme Blanche de Chelles, en pleine crise d’excentricité, malmène à plaisir les nombreux adorateurs qui l’entourent. Cette jolie femme n’est pas une coquette ordinaire ; elle a quelque chose de malsain dans l’âme, et il faut que son amie d’enfance et sa cousine, Mme Berthe de Savigny, la plus tendre et la plus douce des créatures, l’aime bien profondément pour ne point être inquiétée par ces étranges façons. Cependant elle ne les eût jamais remarquées sans doute, si son jeune mari, M. de Savigny, sortant tout à coup de sa froide réserve, ne lui en signalait l’inconvenance et ne lui déclarait qu’elle doit cesser toute relation avec une femme aussi peu soucieuse de sa dignité et de sa réputation. Bien mieux, pour couper court à toute hésitation, M. et Mme de Savigny renonceront à passer l’été dans le château qu’ils habitent aux environs de La Chesnay et partiront immédiatement pour Nice. C’est sous l’impression des paroles de son mari que