Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/735

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
729
REVUE. — CHRONIQUE.

du travail reprendrait-elle tout son essor, si la politique, par ses troubles et par ses incohérences, la laisse sans protection et sans sécurité ? Eh ! sans doute, on a raison lorsqu’on parle de ce malaise qui frappe tous les regards ; mais qui donc en est responsable ? Qu’on se pose cette simple question : est-ce qu’il est provoqué, ce malaise, par la menace de l’organisation constitutionnelle qu’on prépare ? N’est-il pas au contraire la triste et inévitable conséquence des passions de parti acharnées à tout empêcher, à perpétuer et à se disputer un provisoire précaire au prix du repos et des intérêts du pays.

Ce n’est pas tout, l’assemblée elle-même souffre visiblement de ces divisions, de ces agitations qui l’épuisent. Tout entière aux préoccupations et aux combinaisons de partis, elle ne porte aux affaires qu’une attention distraite, intermittente, fiévreuse. Depuis le mois de décembre, elle n’a cessé de discuter sur le budget, sur les nouveaux impôts dont M. le ministre des finances a besoin. Or, après trois mois de discussion entrecoupée et incohérente, à quoi est-elle arrivée ? Elle a fini par ne plus y voir trop clair, elle s’est perdue dans toute sorte de propositions, d’amendemens contradictoires, et aujourd’hui elle prend son congé sans avoir voté tous les impôts qu’on lui demandait et sans les avoir remplacés, laissant dans le budget un déficit de 20 millions que M. Magne comblera comme il pourra. À la dernière heure cependant, avant de se séparer pour six semaines, l’assemblée a consacré deux séances à une des plus sérieuses questions militaires, non point encore à la reconstitution de nos défenses nationales si violemment ébréchées par la guerre, mais aux fortifications nouvelles de Paris. On était pressé par le temps, on sentait l’approche des vacances, le vote a été enlevé un peu au pas de course, non sans avoir été préparé par une savante et lumineuse discussion où se sont succédé M, Thiers, le général de Chabaud-Lalour, le général Chareton, le général Changarnier, le colonel Denfert.

Un instant, on a eu la velléité de demander le comité secret pour cette discussion. C’était, à vrai dire, un excès de scrupule qui semblait laisser supposer qu’il y avait des choses mystérieuses dans le projet sur les fortifications de Paris, ou qu’il pouvait être dangereux d’appeler l’attention jalouse de l’étranger sur la reconstitution de nos défenses. Il ne faut rien exagérer, et M. le ministre des affaires étrangères est intervenu avec un juste sentiment d’indépendance pour assurer l’assemblée qu’elle pouvait discuter en toute liberté, publiquement. M. le duc Decazes a sagement compris que le secret n’était ici qu’une fiction, qu’on pouvait au contraire abuser des privilèges d’une discussion intime pour dire des choses qui ne devraient pas être dites, et qui seraient ensuite divulguées, dénaturées, exagérées. D’ailleurs à quoi sert le secret dans de pareilles matières ? Est-ce que M. de Moltke a besoin d’écouter ce qui se dit à Versailles pour être au courant de nos af-