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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/701

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lentement, presque toujours en bon ordre, vers les bancs que leurs vaisseaux seuls peuvent franchir. S’ils se sentent serrés de trop près, quelles qu’aient été leurs pertes, ils reprennent sans hésiter l’offensive. Tromp et Ruyter ont soutenu plus d’un assaut avec un tronçon d’épée. On ne ménage point les navires à cette époque, on ménage encore moins les hommes. La mer est couverte de malheureux qui surnagent; défense est faite aux chaloupes de les recueillir. Tromp, abordé, fait sauter le tillac de son vaisseau pour se débarrasser des Anglais qui s’en sont rendus maîtres. Il est telle bataille qui, après avoir duré trois jours, a coûté à chacune des deux flottes près de 1,500 morts. Ce sont d’ailleurs en toute occasion les vaisseaux-pavillons qui supportent le plus gros effort. Dans un engagement où les Hollandais eurent trente vaisseaux détruits, de neuf vaisseaux-pavillons il ne leur en resta qu’un seul. Chez les deux adversaires, l’héroïsme est le même, et ce qui sera notre éternel honneur, c’est que le jour où la fortune les aura réunis contre nous, nos capitaines se montreront de taille à les combattre, de force quelquefois à les vaincre.

La marine française peut dater ses débuts du ministère de Richelieu; ce n’est cependant qu’à partir du règne de Louis XIV que ses annales s’appuient sur des documens constamment sérieux et authentiques. Avec Colbert, nous entrons de plain-pied dans le domaine de la réalité. Nous assistons jour par jour à la création méthodique d’une œuvre admirable. Il semble que le génie qui lui donna naissance l’ait vraiment trempée dans le Styx. Les escadres s’effondrent, les corps d’officiers disparaissent; la marine française survit à toutes ces catastrophes. Dès qu’un rayon de soleil réussit à percer la nuée et vient de nouveau briller sur la France, c’est encore de nos gloires celle qu’on trouve la plus prompte à refleurir. D’où a pu venir cette vitalité, sinon de la valeur des institutions dont nous avons souvent modifié l’économie, dont nous avons toujours fort heureusement respecté le principe? L’étude des ordonnances promulguées par Richelieu, par Colbert, par M. de Choiseul, par MM. de Boyne, de Sartines et de Castries, devra tenir une grande place dans toute histoire maritime qui voudra être complète. Cette étude pourra en effet éclairer notre route, nous arrêter souvent dans des modifications imprudentes, nous en suggérer d’autres fois de nécessaires; mais ce qui touche à l’administration concerne particulièrement l’homme d’état; pour le marin, comme pour le soldat, il y a quelque chose de plus essentiel à connaître, quelque chose qui prime à la fois les questions théoriques et les détails purement pratiques du métier. « La tactique, les évolutions, la science de l’ingénieur et de l’artilleur, a dit l’empereur Napoléon Ier, peuvent s’apprendre dans des traités à peu près comme la géométrie;