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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/68

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de Colbert (de 1655 à 1685), ce fut l’Académie proprement dite, cette compagnie souveraine qui posséda, pendant un quart de siècle, l’exclusif privilège de faire tous les travaux de peinture et de sculpture commandés par l’état, et de diriger seule, d’un bout du royaume à l’autre, l’enseignement du dessin. Jamais un tel système d’unité et de concentration ne fut appliqué nulle part à la production du beau. Incompatible avec l’inspiration individuelle, ce système est funeste, on peut même dire absurde en théorie. En pratique, il a par exception, grâce à de merveilleuses circonstances, produit quelque chose de grand, grandeur abstraite, inanimée, qui étonne sans émouvoir, qu’on admire sans l’aimer, et qui semble le produit d’un mécanisme obéissant plutôt que l’œuvre d’intelligences disciplinées, mais libres. »

Malgré leur étendue, je n’hésite pas à faire ici ces citations, parce qu’elles caractérisent les idées et les jugemens de M. Vitet sur le sujet dont il s’est le plus constamment et le plus affectueusement occupé, l’histoire de la peinture et le régime le plus favorable à la prospérité et à la gloire de l’art. Elles constatent en même temps l’état actuel des faits et la libérale sagesse de nos lois et de nos mœurs modernes comparées à celles du siècle de Louis XIV. Nous aussi, nous avons une Académie des Beaux-Arts; mais elle ne porte atteinte à aucune liberté; elle ne possède aucun privilège, si ce n’est celui d’accorder à nos artistes, par des suffrages libres et librement discutés, l’honneur de siéger parmi leurs égaux. Quant à l’hôtel Lambert, il est encore debout, dans l’île Saint-Louis, avec ses magnificences un peu vieillies, mais toujours très dignes et très admirées, et il est maintenant habité, non plus par un riche financier, mais par les descendans de deux glorieuses familles royales, l’une française, l’autre polonaise, qui ne se font remarquer qu’en donnant à leurs voisins le spectacle de leurs bienfaits et de leurs vertus.

Ainsi se passait depuis 1848 la vie de M. Vitet, et telles étaient ses préoccupations habituelles; elles se partageaient entre les arts et les lettres ou même les méditations religieuses. Absent de Paris en 1869, il était très curieux des nouvelles du concile réuni alors à Rome; il écrivait le 26 décembre à une personne de ses amies : « Je suis heureux de ce que vous me mandez; l’évêque d’Orléans est héroïque, mais l’héroïsme n’est ni compris ni goûté du vulgaire; la grande moyenne des humains n’aime la vérité qu’à mezza voce; avoir raison si bruyamment, c’est, pour bien du monde, un trouble et un embarras. » Quelques mois après, il passait à Lourdes au moment du grand pèlerinage qui s’y était réuni. « J’ai pu visiter la fameuse grotte miraculeuse, écrivait-il, vous ne sauriez croire les proportions que prend cette dévotion. Vous dirai-je que,