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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/67

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loir, l’Apothéose d’Hercule; il le traita avec savoir, ampleur et majesté, tandis qu’à ses côtés Le Sueur redoublait de grâce, de distinction, de sentiment et de délicatesse. Il n’était guère possible, malgré les préjugés et les erreurs du goût, qu’on restât insensible à tant de séductions. Lorsque le président de Thorigny ouvrit sa maison au public, la foule, qui suit son plaisir et ne s’arrête qu’à ce qui la charme, passa rapidement devant les magnificences de la galerie d’Hercule, et ce fut dans les salons décorés par Le Sueur qu’elle s’arrêta de préférence. Lebrun, après avoir fait au nonce du pape, qui visitait l’hôtel, les honneurs de sa galerie, se mit à doubler le pas en traversant les pièces peintes par Le Sueur; mais le nonce, l’arrêtant, lui dit : « Pas si vite, je vous prie; voici de bien belles peintures. »

« Les Chartreux et l’Hôtel Lambert de Vile Saint-Louis, voilà dans la vie de Le Sueur, dit M. Vitet, les deux points dominans, les deux œuvres où le regard s’attache. La lutte entre lui et Lebrun ne datait pas de ce jour, elle avait pris naissance dès leur rencontre à l’atelier de Vouet; lutte de convictions encore plus que de personnes, la meilleure volonté du monde ne pouvait faire qu’ils fussent du même avis. Ils vivaient bien ensemble et poursuivaient de concert une grande réforme de l’Académie royale de peinture et de sculpture, instituée en 1260 sous le règne de saint Louis et déjà réformée plus d’une fois depuis cette époque; mais, en faisant campagne ensemble pour une réforme nouvelle, Le Sueur et Lebrun la poursuivaient chacun dans une intention toute différente : Le Sueur était franchement ami d’une large liberté de l’art; Lebrun ne travaillait à l’affranchir que pour le mieux réglementer et l’organiser à sa mode... Littérairement parlant, le règne de Louis XIV semble, au premier aspect, empreint d’un même esprit : tous ces maîtres du style et de la pensée ont un air de famille, même grandeur et même perfection; mais, à les voir de près et à les mieux connaître, bientôt on les distingue : ils sont de deux générations et presque de deux races. Avant et après l’établissement de Louis XIV et de sa cour à Versailles, c’est là le point de partage; les uns plus châtiés, plus exquis, les autres plus indépendans et, à génie égal, plus simples et plus vrais. Ce que nous disons là des lettres, il faut le dire de nos arts du dessin; là aussi, avant et après Versailles deux générations, deux familles, deux esprits différens. L’Académie avant Versailles, c’est l’Académie de Le Sueur, l’Académie qui s’éclipse au même instant que lui, en 1655, celle dont personne ne parle plus, et dont il faudrait, selon nous, non-seulement mieux garder la mémoire, mais consulter plus souvent les leçons. Quant à celle qui lui succéda et qui domina dans les arts de la mort de Le Sueur à celle