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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/668

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faire les honneurs de leur ville, car j’y ai été favorisé d’une succession de clairs de lune admirables dont je n’avais pas vu les pareils depuis vingt-cinq ans ; j’en ai joui comme si j’étais encore à cet âge où j’aurais pu me figurer que c’était pour moi qu’ils brillaient. Enfin je les revois, ces clairs de lune du printemps et de l’automne de mes régions d’Aquitaine, ces clairs de lune à la si douce splendeur, dont la lumière, comme heureuse de traverser un air plus pur, pénètre tout atome de ce cristal impalpable, fluide et vivant qui nous enveloppe ! Ce n’est pas la mélancolie rêveuse et élégiaque des clairs de lune des régions du nord, ce n’est pas la vigueur lumineuse aux fortes ombres des belles nuits d’Italie, toute pareille à une beauté du Titien ou de Véronèse ressortant avec éclat des flots d’un riche velours noir : c’est quelque chose de limpide, de transparent, de gai et de jeune, de moins fait pour la rêverie que pour la réalité du bonheur, de moins fait pour le repos songeur que pour l’activité du plaisir. Ce n’est pas de ces clairs de lune que Lorenzo aurait pu dire à Jessica : « Regarde comme le clair de lune s’est assoupi sur ce banc de gazon, » car ils sont au contraire fort éveillés, et paient même cette vivacité par une certaine absence de mollesse et de langueur. Ils sont trop francs peut-être aussi, trop sans mystères, trop complaisans à répandre sur tous objets une pâleur intéressante : une si douce lumière transformerait tout Ragotin en un sympathique Pierrot blafard, et le visage de Maritorne elle-même en acquerrait la morbidesse d’une figure d’Hébert. Du long boulevard planté d’arbres qui entoure la ville, ils ont fait un beau parc seigneurial, aux allées profondes et aux nobles massifs, où les réverbères à gaz brillent comme les lustres d’une fête qui serait présidée par Diane elle-même, car la vieille déesse est ici tellement présente que chaque soir, en me promenant de longues heures sur ce boulevard où je suis seul à me rafraîchir de sa lumière, l’invocation du petit Medoro, cherchant le roi sarrasin, son ami, parmi les guerriers morts, s’échappe de mes lèvres comme une prière involontaire :

O santa dea che dagli antiqui nostri
Debitamonte sei detta triforme,
Ch’in cielo, in terra, et nell’inferni mostri
L’alta bellezza tua sotto più forme,
E nelle selve, di fere e di monstri
Val cacciatrice seguitando l’orme;
Mostrami ove ‘l mio re giaccia fra tanti,
Che vivendo imitò tuoi studi santi.

Cette stance de l’Arioste n’a pas voulu me sortir de l’esprit pendant tout le temps de mon séjour à Montbrison; l’image de cette ville restera maintenant pour toujours dans ma mémoire associée à cette prière de Médor et enveloppée de la douce lumière de ce clair de lune persistant.