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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/667

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comme dans le monde, le bonheur est dans la vallée et les lieux bas couverts d’ombres. Quel thème mieux approprié au génie de Jean-Jacques que celui que nous indiquons, et que n’aurait pas manqué de lui fournir ce paysage, s’il l’avait vu? Tout à coup, au moment où l’on va toucher la crête de la montagne, le spectacle d’un poste de guerre des anciens jours surgit devant vos yeux avec le relief puissant de sa porte encore intacte et de sa forteresse ruinée, bâtie sur un rocher qui sert de diadème à cette élévation. C’est le village bien nommé de Rochetaillée, village tout féodal et qui n’a pas à craindre de perdre son caractère, car il ne fait qu’un avec son rocher, qui lui impose sa forme et ses limites, et ne lui permet ni de monter plus haut, ni de descendre plus bas. Au sommet du rocher, le château ; sur une éminence inférieure et formant plateau, l’église; autour de ses flancs, des sentiers de courte étendue, mais montueux à l’excès, ce sont les rues du village. Ostium non hostibus, ce n’est pas là une porte qui s’ouvre aux ennemis, lit-on encore à l’entrée de ce village fait à souhait pour la guerre; rarement devise dut être mieux justifiée. Au-dessous de Rochetaillée, on descend à la gorge qui mène à la cascade du Furens, et l’on suit avec délices un paysage d’une sauvagerie complète, où l’on s’attarde sans se lasser. Tant qu’il reste une heure de jour au ciel et un souffle de chaleur dans l’air, on veut contempler cette montagne fauve aux tournans brusques et bien dessinés, chargée de plus aux aiguilles d’un vert sombre, on veut jouir de cette solitude rafraîchissante dont ne parviennent à troubler le silence ni la cascade du Furens à la faible voix, ni le bruit des habitations placées sous vos pieds dans les profondeurs du ravin. Certes, s’il avait fait ce voyage, Jean-Jacques Rousseau n’aurait pas eu à se désenchanter de l’Astrée, car il aurait dû reconnaître que les bergers de d’Urfé ne purent jamais trouver de théâtre plus propre à leurs méditations amoureuses que ces gorges charmantes, que Polémas et Clidamant ne purent jamais posséder de forteresse mieux assise que Rochetaillée, et que le druide Adamas ne connut jamais de lieu de retraite plus favorable aux soliloques d’une âme pieuse que cette solitude de la cascade du Furens.


III. — MONTBRISON. — LE TOMBEAU DE GUY IV. — LA DIANA.

La colline où s’élève Montbrison était sous les vieux Gaulois consacrée à la déesse des songes, et le plus joli monument de la ville, par une de ces altérations de mots dues à cette heureuse ignorance populaire qui a produit parfois des noms si poétiques, s’appelle la Diana. Il n’a tenu qu’à moi pendant mon séjour à Montbrison de croire que ces antiques et toujours jeunes déesses avaient voulu me