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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/663

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toujours identique, et prennent la forme invariable d’une étoile, au moins telle que l’éloignement et l’erreur de nos sens nous la figurent, ou plus exactement encore la forme d’une croix de la Légion d’honneur ; c’est dans de vastes proportions le même spectacle que celui de ces légères fusées, dites fusées japonaises, aux étincelles courtes, sèches et étoilées, dont les salons de Paris s’amusaient il y a quelques années. A ce fourmillement d’étincelles viennent bientôt s’ajouter les jets d’une flamme bizarre, d’un violet à la fois vif et pâle, tirant sur la nuance des pierres d’améthyste de choix; mais plus bizarre que sa couleur est sa forme : elle s’élance du métal, nette, rigide, tranchante et perçante comme la pointe d’une épée bien aiguisée ou le fer d’une lance, tout à fait semblable dans sa subtilité à cet acier d’où elle se dégage. Enfin les derniers élémens étrangers sont éliminés, le métal est affiné au degré voulu, on vide le convertisseur, et l’acier descend en nappes d’une blancheur éblouissante comme le rayonnement d’un soleil sans impuretés ni alliages; pour la première fois, en le regardant couler, je comprends dans toute sa vérité cette comparaison de l’Apocalypse, dans la description du fils de l’homme à la bouche armée des deux épées : « et ses pieds étaient pareils à l’airain fin qui sort de la fournaise. »

J’ai été curieux de savoir quels étaient les salaires des ouvriers employés à cette opération; on m’a répondu qu’ils pouvaient varier entre 12 et 14 francs par jour. Le métier est dur, fatigant, et il n’est pas sans dangers, les explosions sont possibles, la plus légère éclaboussure de ce métal embrasé est irrémédiable; ces jolies étincelles dont nous admirions tout à l’heure la forme et le jeu peuvent aveugler; néanmoins on peut dire que voilà un beau salaire en échange d’un honnête travail. Remarquez en effet que des diverses conditions qui contribuent à élever plus ou moins les salaires des diverses professions, — la participation de l’intelligence au travail, la longue durée de l’apprentissage, le capital plus ou moins considérable exigé pour l’éducation, le jeu des chances favorables ou défavorables qui font ou ne font pas réussir dans la profession adoptée, enfin les risques du métier, — il ne s’en rencontre ici qu’une seule, la dernière, encore ces risques ne sont-ils pas de telle nature qu’on ne puisse les éviter avec un peu d’attention et de prudence. Ce salaire s’élève donc, et de beaucoup, non-seulement au-dessus de la moyenne des salaires des métiers qui doivent réunir les conditions diverses, difficiles et coûteuses énumérées ci-dessus, mais de la moyenne des salaires des professions dites libérales. Rien n’indique mieux l’esprit et le courant de l’époque que ce renversement radical et désormais définitivement accompli entre les salaires des diverses professions; ce sont celles qui exigent le moins de conditions