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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/643

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dans le germe, facultés viriles également absentes chez l’une et chez l’autre! Les résultats mesquins, les petits profits, voilà ce qui les contente. Leur caractère est d’observer, de laisser courir les choses, leur politique d’en tirer avantage sans jamais se découvrir que le moins possible, leur jeu d’imiter le chat qui pelote, puis tout à coup de sauter sur la proie et de l’étouffer. Livie demeura fidèle à ce programme. Sa lutte avec la fille d’Auguste nous l’a montrée au plein de son activité, de sa puissance et de ses maléfices. La femme honnête et la courtisane se rencontrant dans un de ces conflits tragiques dont l’histoire offre tant d’exemples, — la courtisane fut vaincue. C’était justice; disons mieux, c’était dans l’ordre naturel ; entre la beauté, la grâce, l’élégance, l’esprit de frivolité, et la froide, sévère, implacable raison, le combat ne saurait être longtemps douteux. L’austérité, la dignité, le calme des sens, finiront toujours par l’emporter; seulement ayons pour certain que l’exemple n’en sera pas plus moral, car dix fois sur douze l’honnête femme, pour mieux assurer sa victoire sur la courtisane, emploiera des armes déshonnêtes, et je ne vois guère en quoi les dieux et les hommes auront à se réjouir lorsque, tout compte fait, l’hypocrisie, la calomnie, l’esprit d’audace et d’intrigue, seront venus à bout de l’esprit de désordre et de luxure. Les faiblesses humaines vengées par la scélératesse qui se donne carrière sous le masque de la vertu, quelle conscience tant soit peu douée du sens moral un pareil spectacle peut-il satisfaire ? Telle fut pourtant la comédie montée à son propre bénéfice par l’impératrice Livie. La fille d’Auguste y succomba; mais, patience, Julie ne meurt pas tout entière. Elle lègue son sang et sa vengeance à sa fille, chez qui l’emportement et la furie vont remplacer l’inconséquence et la légèreté de la mère; puis, pour que la trilogie soit bien complète et que le châtiment ait son cours, à cette première Agrippine succédera la seconde, celle des Mémoires, d’où sortiront à leur tour les Annales. Tout vient donc à point dans l’histoire, et Livie, après avoir eu du terrible justicier plus qu’elle ne méritait, semble n’avoir désormais qu’à se recommander aux équitables réhabilitations de la critique moderne, qui verra ce qu’elle peut faire pour elle.


HENRI BLAZE DE BURY.