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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/64

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ils furent saisis de vénération pour sa personne, et bientôt il fallut reconnaître que cette constance ne provenait que du génie... A quelque titre qu’il se fût fait accepter, le grand homme avait accompli son œuvre, et, après quinze ans d’efforts et de patience, c’est-à-dire vers 1639, Poussin avait acquis dans Rome une célébrité presque populaire. »

Il avait laissé en France un jeune compagnon de ses goûts et de ses études, Philippe de Champagne, né à Bruxelles, et qui, après avoir un peu couru avec lui le monde, s’était fixé à Paris, où Marie de Médicis lui avait donné un logement au Luxembourg, la direction des peintures du palais et une pension de 1,200 livres. Content de son sort, Champagne avait poursuivi sur place ses travaux et ses succès ; le cardinal de Richelieu en fut frappé et voulut l’engager à quitter la reine-mère et à ne travailler désormais que pour lui. « Si votre éminence, lui dit Champagne, pouvait me rendre plus habile peintre que je ne suis, c’est la seule chose que j’ambitionne; mais cela surpasse votre pouvoir, et je ne désire que l’honneur de vos bonnes grâces. » Richelieu, qui avait le cœur grand, lui sut gré de sa franchise. Philippe de Champagne persista dans sa voie modeste; quand la vieillesse vint, il se retira à Port-Royal, où sa fille était religieuse, et fit d’elle un portrait célèbre. Un de ses amis lui demanda aussi de faire le portrait de sa fille qui allait se faire religieuse; Champagne refusa parce qu’il aurait fallu la peindre un dimanche. Sa piété était profonde, son talent justement admiré pour le naturel du dessin et du coloris, quoique un peu froid. Quand, à la fin de 1640, Poussin retourna momentanément à Paris, il y retrouva le compagnon de sa jeunesse en possession d’une bonne situation et d’une assez grande renommée, surtout comme peintre de portraits.

Il y trouva un autre peintre beaucoup plus jeune, moins célèbre et destiné à le devenir bien davantage. Né à Paris en 1617, Eustache Le Sueur avait d’abord été mis à l’école de Simon Vouet, peintre de Louis XIII, école peu digne de recevoir et peu capable de former un tel élève. Le Sueur avait l’instinct qu’elle ne lui convenait pas. Il eut occasion de voir quelques peintures des maîtres italiens du XVe et du XVIe siècle, entre autres deux ou trois copies de Raphaël exécutées sous ses yeux. « De ce jour, dit M. Vitet, il comprit qu’il faisait fausse route; il devint soucieux, rêveur, mécontent de tout ce qu’il essayait. Il avait été comme frappé de révélation; la simplicité de l’ordonnance, le calme du dessin, la justesse des expressions lui étaient apparus comme des vérités; il se sentait intérieurement prédestiné. Ce genre de peinture était pour ainsi dire familier d’avance à son esprit, mais c’était une nouveauté pour ses yeux. »