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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/634

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celui-là s’entend à lire dans les âmes, et, si les invectives ne sont pas des raisons, on n’en peut dire autant de l’analyse.

Ces impures délices de Campanie, cette île de Caprée transformée en caverne de Vénus, quelle mise en scène pour expliquer le volontaire exil d’un homme porté d’enfance à la retraite, et qui jadis, au plein des espérances et des honneurs, — de son propre gré s’en allait à Rhodes ! Les motifs ne lui manquaient pas; il avait, hélas ! tous ceux des grands ennuyés de ce monde : l’homme ne me plaît pas, ni la femme non plus! Bien d’autres encore s’y pouvaient ajouter d’un ordre personnel. Ce pouvoir l’accablait, le passé l’écrasait de son poids. Il lui fallait renoncer à cette illusion qu’il avait eue de régénérer, — non, de galvaniser ce cadavre d’empire au moyen d’un absolutisme modéré, presque humain : ce sénat, ce peuple, l’écœuraient. « Vil troupeau affolé de servitude, » murmurait-il au sortir de la curie en se rappelant un vers grec! Il sentait son impuissance à faire le bien, et se l’expliquait par cette idée, qu’il n’était pas du sang de Jules, qu’il n’était qu’un intrus dans la famille souveraine légitime. En outre le destin frappait sur lui à coups redoublés, son fils unique venait de mourir, Germanicus déjà depuis longtemps n’existait plus; de ses arrière-neveux, un seul survivait, Caligula, espèce de méchant drôle troublé d’esprit, être féroce, énigmatique, dont le seul aspect l’intimidait, l’épouvantait. Ai-je tout dit? Non, car Tibère avait aussi sa mère.

Aucun doute que dans les raisons qui le poussèrent à s’exiler le besoin de se soustraire à la présence de Livie n’entrât pour beaucoup. Ne voulant bannir cette mère importune, mais au fond considérée et respectée, il s’éloigna. De ce côté, la situation n’était plus tenable. Livie avait outre-passé les bornes; ses manœuvres perfides, ses récriminations, ses colères et ses menaces rendaient tout commerce impossible. Un jour, comme elle exigeait un poste pour quelqu’un qui n’y avait nul droit, l’empereur obsédé répondit oui, mais à la condition de consigner dans son décret que cette faveur lui était arrachée par sa mère. Livie aussitôt rebondit sous l’injure. Ouvrant une armoire secrète, elle en tira d’anciennes lettres d’Auguste toutes remplies d’amers griefs contre Tibère, de plaintes au sujet de son intolérable caractère, et les lui mit devant les yeux. Libre au défunt souverain d’exhaler ses reproches et ses dissentimens; mais qu’une mère eût précieusement conservé cette correspondance pour s’en faire dans l’occasion une arme si cruelle contre son fils, c’était un de ces traits qui ne se pardonnent point. A dater de ce moment, Tibère prit la résolution de quitter Rome, et cependant cette mère qu’il ne voulait plus revoir et dont la mort lui fut une délivrance, il l’avait tendrement aimée. Séjan lui-même, au plus fort de son crédit, n’eût osé s’attaquer à l’autorité de Livie,