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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/620

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déjà depuis cinq ans, — le peuple assemblé demande à grands cris, grâce pour elle. Auguste d’abord reste sourd; mais, voyant s’affirmer la démonstration : « Je souhaite, dit-il, que les dieux vous envoient de telles filles et de telles femmes, afin que vous soyez à même d’apprécier mes sentimens et de juger de ma conduite ! »

Expulsée de la maison impériale, bannie de Rome, elle ira, loin des yeux de son père et de la patrie, vivre et mourir gardée à vue dans une île déserte. Par une nuit d’automne, une litière fermée que des soldats escortent sort de la grande ville. La princesse hier si haut placée dans la lumière, celle qui naguère de son rayonnement éclipsait tout, s’en va flétrie, dégradée; l’exil l’attend, non, le tombeau, car c’est une sépulture qu’un pareil exil, et plus effroyable châtiment n’atteint pas la vestale impie qu’on enterre vivante. En Campanie, dans ce merveilleux golfe de Gaëte, à six milles environ de la côte, surnagent les îles de Ponza, lieux inhospitaliers qui, sous les derniers Bourbons de Naples, servaient à l’emprisonnement des condamnés politiques. A ce groupe de méchans îlots appartient l’antique Pandataria, vieux cratère éteint dont un millier de pas mesure la largeur, et qui peut avoir une lieue de long : terre pétrie et de lave et de pierres poreuses, sans ombrage, sans verdure, où rien ne pousse à l’exception de quelques carrés de légumes et de quelques plants de vigne, seule ressource des pauvres habitans. Ce misérable roc pelé, désert, battu des flots, la dernière des servantes de Julie eût tenu à supplice d’y séjourner une saison, et c’était là qu’une princesse du sang d’Auguste, la reine du goût, du ton, des élégances., venait échouer pour jamais. Un tel changement et si imprévu, si rapide, a de quoi terrifier. Comment alors ne pas mourir? Le poignard n’est-il plus de ce monde, et dans cet affreux îlot, en cherchant bien, en fouillant les ronces, les broussailles, ne trouverait-on pas un pauvre aspic? C’est que chez les femmes de l’antiquité le suicide est un héroïsme, et presque toujours procède d’une idée morale. Arria se tue pour donner du cœur à son mari, Porcia pour ne pas survivre à Brutus, Cléopâtre pour sauver son honneur de reine. Julie n’avait à sauver que son honneur de femme, ce qui devait être à ses yeux bien peu de chose. Quant à son honneur de princesse, cela regardait l’empereur et l’empire, que probablement elle n’aimait point jusqu’à leur faire le sacrifice de sa vie. Les grands désespoirs ne secourent que les grandes âmes, et les seuls avantages de la beauté, de l’élégance et de l’esprit ne font pas les Cléopâtre. N’importe, si scandaleusement que Julie eût péché, le châtiment fut terrible. On se représente l’état d’esprit de cette malheureuse posant le pied sur ce coin de terre désolé. Je cherche ici Shakspeare; il me manque. Rien n’était omis de ce qui pouvait aggraver la peine : suppression absolue du bien-être dans l’ordinaire