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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/619

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peut-être; mais à présent on avait devant soi des faits accomplis, on s’était engagé dans la voie rigoureuse, il fallait y marcher. Ici le politique se retrouve et parle; la sûreté personnelle du monarque et le salut de l’état sont en jeu, que le cœur du père se le tienne pour dit, et que jusqu’au dernier mouvement de tendresse et de pardon tout soit comprimé, étouffé. — L’instruction établit que cette brillante jeunesse de Rome ne se contentait pas d’adresser de criminels hommages à la fille d’Auguste, et que, sous couleur de galanterie, tout ce monde-là conspirait plus ou moins contre la vie de l’empereur. Auguste, à soixante et un ans, aimait à célébrer entre amis les charmes de la retraite, racontait volontiers le plaisir qu’au terme d’une si laborieuse existence il aurait à faire passer sur des épaules plus jeunes le fardeau du gouvernement. Pour le coup, il se crut pris au mot, et, si sincère que fût le souhait, s’irrita fort à l’idée que sa fille eût voulu le réaliser avec l’aide d’un de ses amans. Tous furent poursuivis, frappés, qui de la peine de mort, qui du bannissement, et quels noms ! Un Appius Claudius, un Quintus Crispinus, un Scipion ! Sempronius Gracchus alla dans l’exil, en Afrique, attendre le cadeau de joyeux avènement que lui réservait la haine de Tibère; Antoine, lui, n’attendit point, et sur l’heure même se tua. Ce fils du grand triumvir et de Fulvie était assurément le plus dangereux de la bande; Auguste, écrasant le nid de serpens, pouvait dire de celui-là qu’il l’avait réchauffé dans son sein. A la chute du père, comme si ce n’était pas assez que de le laisser vivre, il l’avait recueilli, élevé. Il l’avait fait préteur, consul, gouverneur de province, et de plus heureux époux de Marcella, fille d’Octavie, renouant ainsi d’anciens liens qui jadis unissaient les deux familles. Auguste eut nombre de ces erreurs, où du reste la magnanimité n’entrait pour rien; sa clémence lui venait moins de la bonté d’âme que d’un profond besoin de vivre en paix avec lui-même. Par malheur. Octave en avait trop fait, et presque toujours Auguste ne trouva que des ingrats. On ne réconcilie pas l’irrévocable; quand vous avez proscrit les pères, il est bien difficile que les fils vous adoptent jamais sincèrement. Ces faveurs, ces grâces propitiatoires sont peine perdue; ils accepteront les bienfaits sans moins haïr le bienfaiteur. La clémence d’Auguste n’avait qu’un but tout égoïste, l’oubli du passé, supprimer d’incommodes filiations de ressentimens ; c’était la spéculation d’un bourgeois vieillissant, et qui ne demande qu’à dormir tranquille. Aussi quelle réaction au moment de la catastrophe, et comme il va se retourner soudain contre cette fille, jadis l’objet de tant d’aveuglement et cause aujourd’hui de tout ce désarroi ! Le souverain justicier, le vengeur des morales publiques eût peut-être pardonné, le père dépossédé de ses félicités domestiques sera inexorable. Un jour, — l’exil de Julie durait