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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/618

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pouvait s’appeler médisance, calomnie, aujourd’hui devient de l’histoire, et cette odieuse moisson, poussée, mûrie en un clin d’œil, des milliers de mains s’en arrachent les gerbes, les épis, jusqu’à la folle ivraie. « Horrible à la mémoire des hommes, s’écrie Velleius, effroyable à raconter ! La tempête éclata dans la propre maison de l’empereur. Oubliant tous ses devoirs envers son père, toute espèce d’égards envers son époux, Julie porta l’extravagance et le dérèglement au-delà des bornes de l’impudence, mesurant sa licence à la hauteur suprême de son rang. » Velleius, plus rapproché des personnes, s’en tient aux généralités, et, sous le coup de l’événement, n’ose aborder les détails. Si nous voulons des faits, attendons Sénèque, et demandons à ce contemporain de Claude et de Néron le brutal résumé de l’acte d’accusation. « De nuit, on la vit errer par la ville, au milieu d’une escorte d’amans, promenant ses hontes au Forum et prostituant de son dévergondage cette tribune aux harangues du haut de laquelle son père promulgua la loi contre l’adultère. De jour, c’était près de la statue décriée de Marsyas qu’elle donnait ses rendez-vous, et là, mêlée aux dernières créatures de Rome, elle partageait insolemment leurs vils plaisirs. » Et dans un monde pareil, dans cette société où vivait Julie, quelle considération l’eût arrêtée? Plus on est princesse et moins il vous reste de chance de salut. Une fois lancée sur la pente, c’en est fait. Le vice est un abîme, il attire, il a ses degrés qu’on aspire à descendre, ses secrets qu’on veut découvrir. Danser une ronde affolée autour de la statue de Marsyas, pour une princesse, quel attrait! Bientôt s’accroît la frénésie; cette statue, si on la couronnait ? La loi punit de mort cet acte infâme, donc le plaisir en serait double. L’émulation est une si belle chose que tout le monde en a, l’âme qui s’élève comme celle qui se dégrade; qui fait le bien cherche le mieux, qui fait le mal rêve le pire, et la fille de césar en vient à couronner la statue de Marsyas.

Le désespoir d’Auguste fut immense; seul retiré à l’écart au fond de ses appartemens, inabordable à ses amis, il n’avait plus devant les yeux que sa honte, et méditait de laver cette honte dans le sang de la coupable. Une des femmes de Julie, Phœbé, son affranchie et sa confidente, s’était pendue pour échapper à la main du bourreau. On rapporte la nouvelle à césar, qui s’écrie : « Pourquoi Phœbé n’est-elle point ma fille? » La princesse a moins de courage qu’une suivante, elle se cramponne à la vie, laisse vider la coupe d’amertume à son père, et lui, que tant d’infamie épouvante, ne sait plus à quel parti se résoudre. Il voudrait reculer, impossible. Cette publicité, ne l’a-t-il pas voulue? n’a-t-il pas déchaîné le scandale? Où sont les fidèles amis et conseillers des jours heureux? Agrippa, Mécène, qu’êtes-vous devenus? Si la mort les eût épargnés, rien de tout cela n’arriverait