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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/617

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décolorer, blêmir la pourpre de ces lèvres, où le sang naguère affluait en baisers de feu, cruauté féroce dont la seule idée vous épouvante, et que ces aimables vampires de l’antiquité goûtaient comme un raffinement de volupté ! C’était du reste pour les superbes curieuses une simple affaire de choix, car jamais plus belle collection de types ne s’offrit. A côté du Nubien taillé en Alcide, l’Africain crépu déployait sa gracilité de faune, et près d’eux se roulait par terre, — avec un tigre, — quelque blanc et nostalgique enfant de la Gaule, insoucieux des regards qui dardaient sur lui des tribunes. L’usage était qu’avant la sortie le prêtre de l’endroit vînt prendre les ordres de la fille de césar, qui négligemment du bout de son masque désignait sa proie. Avec des protections, on se tire de tout en ce monde, et le métier de gladiateur ainsi compris menait souvent un homme à la fortune, aux honneurs. Tous cependant n’acceptaient pas, et Julie elle-même, Julie, trouva sur son chemin des rebelles : chastes fils du septentrion que le souvenir de la patrie vaincue alanguissait jusqu’à la mort, barbares que le pressentiment d’un Dieu nouveau rendait indifférens aux débauches de Rome! Être la première par le rang, la beauté, pouvoir tout, braver tout, s’appeler Julie et compter avec ses caprices, en connaître d’inassouvis ! rencontrer devant soi des résistances ! Les cheveux dénoués, l’insulte aux lèvres, elle adjurait, gourmandait Vénus, invoquait le Styx, et s’égarait par les nuits obscures, les quartiers déserts.

Morne et farouche, l’Éthiopien toujours sur ses pas, où court-elle? Défier l’ingrate déesse qui la laisse souffrir au mépris de tant d’or versé dans ses temples; son instinct pervers la dirige, malgré trouble et vertige elle arrivera. Le Champ de Mars la reçoit : plaine immense vouée au dieu de la guerre et qu’habite une population à part. D’innombrables abris et constructions militaires forment dans le vaste espace un carré qui s’étend à perte de vue, et au milieu duquel se dresse en airain la statue colossale de Mars projetant sa grande ombre jusqu’au portique de la principale entrée, d’où l’œil plonge sans fin sur une avenue de colonnes. L’armée dort; partout le silence, que seul interrompt l’appel lointain des sentinelles. Tout à coup, de l’obscurité un groupe se détache; des soldats avinés regagnent leur quartier : ils sont quatre. Julie haletante leur apparaît debout sur le degré d’un marbre. Ils l’accostent effrontément. « Prêtresse d’Aphrodite, où vas-tu par ces heures nocturnes? — Et la fille de césar : — Aux mystères de Circé, où l’on voit les hommes se changer en taureaux ! »

De pareils procès s’emparent des esprits pour les occuper ensuite pendant des siècles. A tel jour, tel moment, Némésis frappe du pied le sol, et c’est alors comme une volcanique éruption de scandales dans cette atmosphère calme, étouffée. Ce qui hier encore