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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/60

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n’avions eu plus sérieux motif de persister dans la rigueur. Le roman de nos jours n’a pas grandi seulement en puissance, en crédit, en talent; il a fait des progrès plus rapides encore et d’un tout autre genre; les peintures les moins chastes du roman d’autrefois sont devenues presque innocentes, car elles n’offensent que la pudeur, tandis que maintenant on entremêle à la licence je ne sais quelles prédications cyniques et venimeuses contre tout ce qu’il y a de sacré en ce monde. Ainsi l’Académie, malgré ses désirs d’indulgence, devait se résigner à maintenir son interdit; mais par bonheur, monsieur, elle s’est aperçue qu’en dehors de la foule quelques adeptes du roman échappaient à la contagion, et osaient s’imposer encore certain frein et certain respect. Vous étiez dans leurs rangs, marchant comme à leur tête, les soutenant de votre exemple, et consacrant votre talent à prévenir les naufrages au lieu de pousser aux écueils. Par une contradiction heureuse, le public, tout en restant fidèle à de moins pures admirations, s’est laissé prendre aux charmes de vos gracieux récits, et vous avez eu le secret de lui faire aimer le remède au moins autant que le poison. Dès lors, pour l’Académie, la question changeait de face ; sans abandonner son rôle et sans rien compromettre de la sévère bienséance dont le dépôt lui est confié, elle pouvait tout concilier, accueillir le roman et ne pas laisser croire qu’elle encourage ses excès. Votre présence ici, monsieur, aura le double caractère d’un hommage et d’une protestation. »

Neuf ans après la réception de M. Sandeau, le 26 mars 1868, M. Vitet eut à recevoir à l’Académie française non plus un poète ni un romancier, mais un prêtre, un chrétien catholique et philosophe, catholique fidèle et philosophe sympathique aux esprits émus des instincts naturels et des besoins profonds de l’âme humaine. M. Vitet le comprit admirablement et lui parla, en le recevant, la langue que le père Gratry lui-même devait comprendre. « C’est au secours de la raison humaine, lui dit-il, que vous avez été appelé. Fénelon l’a dit, nous manquons encore plus, sur la terre, de raison que de religion... L’abbé de Lamennais, lorsqu’il était encore le champion de la foi, ne concevait d’autre remède à notre indifférence philosophique, d’autre moyen de nous faire croire en Dieu que de nous forcer à douter de notre esprit, de nous en démontrer l’impuissance et de courber la raison sous un joug absolu. Au rebours de ce scepticisme étroit et anti-catholique, vous soutenez que l’intelligence, telle que Dieu l’a créée et par la seule lumière qu’elle reçoit en naissant, est en état de percevoir l’existence d’une cause première, intelligente et libre, et toutes les grandes vérités qu’on peut appeler les préambules de la foi. Est-ce à dire que, par ses propres