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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/598

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et les auréoles catholiques dont sa besace est pleine. La société qu’il parcourt ne saurait l’entamer, il reste ce qu’il est, sectaire, mystique. Il ne connaît que les armes et les récompenses de son temps, exorcise ou damne ceux qui ne répondent point à sa conception politique et religieuse, canonise les autres. Il a des nimbes pour tous les amis, transforme Auguste en précurseur de Charlemagne, avec la dalmatique au dos; il mêle ensemble le paradis et l’élysée, et fait de Virgile un théologal in utroque. Du reste, vue de la sorte, l’antiquité a bien son charme : c’est le procédé de l’incantation, si l’on veut, de la nécromancie; mais ce jeu d’ombres et de reflets donne à la vieille histoire je ne sais quel rajeunissement qui l’aide à se populariser parmi les générations du XVe siècle.

De nos jours, la connaissance de l’antiquité n’est le privilège exclusif de personne; tout le monde y peut aller voir. Les musées, les collections de médailles, les bibliothèques, livrent à chacun leurs trésors, et, grâce à la photographie, les documens les plus lointains nous sont transmis. On pourrait presque se mettre en campagne sans aucun bagage de latin ni de grec, tant abondent les excellentes traductions, tant les commentateurs ont aplani la voie : poètes, orateurs, philosophes, historiens, nous les possédons tous au grand air. Ce qui flottait à l’état d’ombres dans l’obscur nuage du passé a pris corps et réalité, ces anciens siècles disparus appartiennent désormais au public, et l’homme du monde peut les aborder au même titre que le savant de profession, bien mieux, je ne jurerais pas qu’il n’y ait pour l’homme du monde un certain avantage que lui vaudra la familiarité dont il usera d’emblée vis-à-vis de personnages avec lesquels un vrai savant de bonne roche n’osera jamais se mettre à son aise. J’ai connu nombre d’honnêtes gens qui refusaient de croire que les Grecs de l’époque de Périclès et les Romains du siècle d’Auguste fussent tout simplement des hommes comme nous, et cependant l’être humain, hélas! ne varie guère. Personne, que je sache, ne croit aujourd’hui à ces héros dont aucun intérêt mesquin, bourgeois, n’influence les actions, à ces demi-dieux qui ne se nourrissent que d’enthousiasme, ne vivent que de passion et de gloire. On bâtissait dans la cité de Romulus comme nous bâtissons sur les bords de la Seine, et les matériaux qu’employaient les maçons de Vitruve n’étaient point différens des nôtres. Les éléphans de Pyrrhus et d’Annibal mangeaient et digéraient comme ceux du Jardin des Plantes, et les fameux pavots sur lesquels Tarquin promenait sa baguette d’augure ressemblaient singulièrement à ces fleurs banales de nos champs que moissonnent les herboristes.

Notre curiosité, qu’elle s’applique à l’avenir ou au passé, n’est point un jeu frivole. Elle prouve d’abord que nous avons le sentiment des choses que nous recherchons, et c’est par le sentiment