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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/59

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c’est surtout l’art lui-même que vous avez mieux compris. La poésie, croyez-moi, ne remplit pas toute sa tâche, elle se prive à plaisir de sa plus vive source d’émotion et de puissance, si l’homme reste en dehors de ses créations, s’il n’y tient pas toute la place que Dieu lui a faite en ce monde... Ma pensée, malgré moi, me transporte devant un monument qu’un pieux respect protège encore, j’espère. Ce n’est qu’une masure à la porte de Rouen, à l’entrée du vallon de Bapaume ; un modeste gazon, trois ou quatre pommiers séculaires, en font tout l’ornement. C’est là que l’auteur de Polyeucte a mis au monde ses chefs-d’œuvre. Il ne se doutait guère, cet innocent génie, qu’il éteignait sa flamme et qu’il compromettait sa gloire à végéter dans ce manoir obscur, content de son frugal repas, craignant Dieu, respectant le devoir et la règle, sans voyager autrement qu’en pensée, sans autres aventures que celles de ses héros, et ne se croyant pas le cœur vide en ne cherchant pas d’émotions loin de lui lorsqu’il avait la joie de créer de beaux vers et de sentir autour de soi sa femme et ses enfans. »

Quand il reçut M. Sandeau, M. Vitet était en présence d’un genre et d’un talent tout autre que celui de M. de Laprade; ce n’était plus à un poète rêveur, c’était à un romancier, à un peintre de portraits et d’incidens sociaux qu’il avait affaire. « Le roman, dit-il, s’était bien jusqu’ici introduit dans nos rangs, mais toujours à l’abri d’autres œuvres estimées moins légères et de meilleure réputation. Aujourd’hui c’est grâce à vos romans, et à vos romans seuls, que vous êtes au milieu de nous... D’où vient qu’il a fallu deux siècles pour en arriver là? Le roman n’appartient-il pas à cette famille littéraire dont le sanctuaire est ici? N’en est-il pas un des enfans, comme la comédie par exemple, à qui jamais nous n’avons refusé notre accueil fraternel?.. Ses règles sont moins étroites; il n’est pas tenu de parler à voix haute devant tout un public ; il dit les choses à son lecteur comme à l’oreille, et il ose ainsi risquer souvent ce qu’il ferait mieux de taire. De là plus d’un danger; mais en revanche quelle source intarissable de vérités sous forme de fictions ! Quel merveilleux moyen de peindre à fond le cœur de l’homme ! Il y a dans le roman, sans parler de ses autres charmes, toute une veine littéraire si féconde et si variée qu’on a vraiment peine à comprendre cette sorte d’exil qu’il subit depuis deux cents ans. L’Académie, je crois pouvoir le dire, ne demandait pas mieux que d’être moins sévère; mais elle a des devoirs qui contrarient ses goûts. Pour ne parler que de notre temps, jamais assurément elle n’avait senti plus forte tentation de donner au roman droit de siéger ici; jamais il n’avait fait ses preuves avec un tel succès... Il semblait que, pour l’Académie, le moment fût venu de lui tendre la main. Eh bien! jamais nous