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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/589

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Le stathouder habitait une aile du même palais. Quand Barneveld arriva, un chambellan l’avertit que le prince désirait lui parler. Il le suivit; il rencontra bientôt le lieutenant Nythof, des gardes-du-corps de Maurice, qui l’arrêta au nom des états-généraux et le conduisit dans une chambre du palais. Grotius, qui se rendait aux états, fut arrêté le même jour, ainsi que le pensionnaire Hoogerbeets. Tous deux étaient amis de Barneveld. A Utrecht, on arrêta le secrétaire Ledenberg.

Quand on apprit dans la chambre des états de Hollande l’arrestation de l’avocat, la stupeur fut telle que personne ne parla. Enfin un député se leva et dit simplement : « Vous nous avez pris notre tête, notre langue et notre main; désormais nous n’avons qu’à rester assis et à regarder. » Faite au nom des états-généraux, l’arrestation était bien en réalité l’œuvre de Maurice : huit députés réunis secrètement la veille l’avaient décidée avec lui. Il n’y avait eu ni enquête ni discussion publique.

Il faut le dire à l’honneur de la France, seule elle osa élever la voix en faveur de Barneveld, mais ce n’était plus un Henri IV qui pouvait plaider sa cause ou un Sully. Il y avait alors à La Haye un ambassadeur envoyé en mission extraordinaire, M. de Boississe. Il alla avec Du Maurier implorer Maurice. « Barneveld, leur dit le prince, m’a personnellement offensé. Il s’est vanté de me faire sortir du pays comme Leicester. Il est accusé d’avoir voulu semer le trouble dans le pays pour le ramener sous le joug de l’Espagne. La justice décidera. Les états seuls sont souverains dans cette question. Adressez-vous à eux. » — « Rien ne paraît, écrivait Du Maurier à son gouvernement, contre les prisonniers. Avant de les condamner, on est déterminé à les déshonorer. » Depuis longtemps, d’infâmes libelles cherchaient tous les jours à salir la réputation du malheureux Barneveld; il avait toujours dédaigné les flèches de la calomnie, elles seraient tombées sans force à ses pieds; la haine de Maurice les ramassa et s’en fit une arme mortelle.

Aussitôt après l’arrestation de Barneveld, Maurice recommença sa tournée dans les provinces. C’était dans chaque ville la même scène : « un régiment ou deux, quatre-vingts ou cent voitures d’équipages, entrant par la grande porte et précédant le prince et ses 300 gardes-du-corps, des bruits de hallebarde sur les marches du grand escalier de l’hôtel de ville, des bruits d’éperon dans la salle des séances, le conseil appelé devant le stathouder. Les conseillers étaient informés qu’on n’avait plus besoin de leurs services, et on leur permettait de se retirer avec de grands saints. Une nouvelle liste était proclamée qui avait été préparée d’avance par Maurice et dictée par ses partisans. » Çà et là on essayait une faible protestation ; à