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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/572

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venir à bout de l’Espagne (le revenu des Provinces-Unies allait de pair avec celui des plus grandes puissances; à la fin de son règne, Elisabeth avait de la peine à trouver 15 ou 17 millions par an, les Hollandais fournissaient souvent jusqu’à 25 millions par an au trésor); mais, quand la victoire couronna les efforts des états, on put se demander ce que serait en réalité ce gouvernement que l’Europe était forcée de reconnaître. Les Provinces-Unies ne resteraient-elles qu’une ligue ou deviendraient-elles une nation ? L’instinct de conservation, plus fort que les traités et les conventions écrites, devait pousser invinciblement vers l’unité politique un peuple dont le territoire avait été artificiellement découpé par l’histoire. Les Provinces-Unies vivaient bien en république, elles avaient secoué le joug d’un souverain étranger; mais elles n’avaient point de haine héréditaire pour la monarchie, et tout s’inclinait naturellement devant Maurice, issu de la branche la plus illustre de la maison de Nassau, prince national dont la grandeur s’identifiait avec celle de la Hollande et qui à ce titre avait le vrai caractère des fondateurs de dynasties. Son ambition, s’il en avait, ne pouvait profiter qu’à son pays; il était d’assez grande race pour n’être séduit par les caresses ni du roi de France ni du roi d’Angleterre; sa vanité même était une force nationale. S’il ne devenait roi, il fallait que, sous un nom quelconque, il devînt le maître. L’homme qui avait livré tant de combats, fait tant de sièges, se contenterait-il, la paix venue, de donner des fêtes fastueuses comme un Spinola ? Contemplez ses portraits, voyez cette face énigmatique, cet œil d’acier, dur et implacable, cette bouche serrée, cette mâchoire puissante, ce front hautain; il affectait la simplicité, portait un costume sombre et ne laissait deviner son rang qu’au collier de diamans négligemment enroulé autour de son chapeau de feutre. Taciturne comme son père, il passait des heures aux échecs; la guerre était son vrai passe-temps, et les hivers lui semblaient toujours trop longs. Il était prince et soldat; il avait son père à venger, son nom, sa nation, sa religion à défendre; en contentant son ambition et ses haines, il pouvait croire qu’il ne travaillait que pour sa patrie. Ayant à choisir, pour remplir ses desseins, entre le peuple, qui saluait en lui son héros, et de petites oligarchies marchandes qui voulaient défendre contre lui des privilèges municipaux et des prérogatives provinciales, il ne devait pas hésiter longtemps. Il se mit avec le peuple contre la bourgeoisie; il brisa tout ce qui pouvait menacer l’unité politique de la république naissante.

Un seul homme était assez grand pour lui faire obstacle : c’était Barneveld. Si Maurice était le général de la république, Barneveld en était le représentant politique. Né en 1547 de la vieille et honorable famille des Oltenbarneveld, il avait été quelque temps soldat