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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/553

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le langage mystique de la religion était encore étouffé dans son cœur par les sons imaginaires d’un violon qu’il prenait pour le spectre du sien et dont les cordes filées d’or avaient une diabolique douceur. Pour échapper à cette hallucination, il s’avisa de quitter sa maison, trop pleine de souvenirs. Ceux qui le virent passer un soir le trouvèrent singulièrement changé. Son visage était hagard; il portait un petit paquet de linge à la main et poussait devant lui ses deux vaches. D’anciens amis l’abordèrent, mais il ne parut pas les voir et continua son chemin dans la direction de Lavret. — On l’aurait cru pris de vin, dit le guetteur, qui, lui ayant adressé la parole avec son indiscrétion ordinaire pour savoir où il allait, obtint de lui cette unique réponse : — Je veux vivre comme saint Judoc, puisqu’on me défend de mourir.

Du côté de l’est se dresse une sorte de pic désolé que rattache à l’île principale une longue chaussée en grande partie détruite. Cette chaussée servait dans un temps qu’il serait difficile de déterminer, avant peut-être les grands incendies ordonnés par le comte de Kent, à relier l’église de Lavret au château de Bréhat, qui n’est plus qu’un pan de mur croulant. A marée haute, Lavret forme un îlot à part où le granit est d’un autre ton que celui de Bréhat, plus pâle, pailleté de mica, sillonné de veines de marbre qui de loin ressemblent aux neiges arrêtées dans les crevasses. Pas un arbuste dont l’ombre puisse reposer les yeux éblouis par la réverbération du sable des grèves, véritable poussière d’albâtre. De l’église, il reste quelques pierres cimentées en petit appareil roman et entre lesquelles s’insinue, se noue, s’incruste, avec les ondulations d’un serpent et l’audace d’un insolent parasite, le plus beau lierre que j’aie jamais vu; un archéologue aurait grand’peine à en déterminer le plan primitif, et les lapins y prennent leurs ébats comme dans tout le reste de l’île, où on les chasserait facilement à coups de bâton. La hutte que se construisit le violoneux dominait les escarpemens lointains de l’Ile-Blanche [1], de Logodec, de Saint-Riom, d’Ar’hiur, contre lesquels les vagues s’élancent turbulentes pour reculer aussitôt d’un grand bond, comme si elles se fussent blessées aux brisans qui les fouettent en aigrettes neigeuses. Devant cet horizon sévère, je retrouvai Job chantant pour ses enfans et sa femme trépassés, pour lui-même, qui attendait la délivrance et la réunion, un perpétuel miserere,

Voici comment eut lieu notre seconde rencontre. J’avais profité d’une de ces matinées. de février qui ont tout le charme du mois de

  1. La masse informe de rochers qu’on appelle l’Ile-Blanche borne au nord la rade de Bréhat.