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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/542

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mon ami le guetteur, gardien du bateau de sauvetage, qui jadis à bord dans les récits du quart avait obtenu de légitimes succès. L’auditoire lui faisant défaut désormais, il profitait de toutes les occasions d’assouvir le besoin de loquacité qui l’avait fait surnommer Belle-Langue. Adossé à sa porte, son béret de laine rejeté en arrière et tout en pelant l’oignon que dans son langage imagé il appelait une poule de Provence, il me disait les secrets de ces parages, les noms des navires qu’il avait contribué à sauver, ceux qu’il avait vus périr sans pouvoir leur porter secours, ceux qui s’étaient engloutis dans la nuit loin de tout œil humain, ou bien devant les vieilles batteries délaissées du Rosido, assis auprès de moi sur les canons sans affût qui se rouillent dans l’herbe, il me contait l’histoire belliqueuse de Bréhat, les sièges qu’il soutint héroïquement contre les Anglais, tentés par son excellente position, jaloux de sa marine, et la cruauté avec laquelle ceux-ci, alliés de Henri IV contre la ligue, firent pendre seize notables aux ailes des moulins. Il ne dédaignait pas non plus les anecdotes locales, et, longtemps avant de connaître Job Sainquer, j’étais au courant de sa querelle avec le recteur.

La première fois que je le rencontrai, ce fut au pardon de Bréhat. Ce jour-là, les danses sont de tradition, et M. Clech lui-même n’eût pas osé les interdire, se bornant à regretter la bombarde inoffensive et le naïf biniou. La grand’messe solennelle avait eu lieu, suivie d’une magnifique procession à travers l’île; durant plus de deux heures, on avait vu tantôt apparaître, tantôt s’effacer entre les rochers, à mesure que montait ou descendait le sentier, une longue file de cierges, de bannières, de grandes coiffes à voiles gonflées comme celles d’un navire, d’habits monastiques noirs ou blancs appartenant aux divers tiers-ordres dont font partie nombre de vieilles filles, puis on était rentré à l’église pour les vêpres; mais, avant même que celles-ci ne fussent terminées, Job Sainquer était à son poste au milieu de la prairie de l’Allegoat, où une fois l’an Bréhat se met en fête. Les danseuses manquaient encore : déjà cependant un cercle nombreux s’était formé dans l’espoir d’entendre les compositions originales qui excitaient à un si haut degré l’enthousiasme des bourgeois de l’île et l’envie des fins musiciens de Paimpol. On lui demandait à la fois celle-ci et celle-là; mais il secouait la tête, songeur, cherchant autre chose.

Tout à coup il préluda; sur un vieil air bien connu des anciens du pays, il se mit à broder des variations d’abord joyeuses et où éclatait la plus vive fantaisie, puis mélancoliques au point d’amener des larmes dans tous les yeux. L’inspiration s’emparait de lui, éclairant de sourires son front haut, un peu dégarni de cheveux, ou gonflant