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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/538

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de pâles brouillards. Ces voiles de brume blanchâtre ont un aspect fantastique; en se déchirant, ils laissent entrevoir un réseau de pointes aiguës d’où, à marée basse, se détachent des promontoires qui s’étendent au loin comme les pattes crochues d’un animal monstrueux, susceptible de changer de forme à tout instant, selon les jeux de l’Océan, dont il paraît être un mirage. La mer le ronge incessamment, le frappe avec un bruit de bombe, y creuse des golfes, des passes, lui livre enfin un combat de toutes les minutes et de tous les siècles. Pourtant cette noire forteresse, assiégée sans trêve, est à l’intérieur, comme tout le reste de la Bretagne, la terre de granit à ceinture d’or qu’ont chantée les vieux bardes : dans les plis qu’on aurait supposés arides s’épanouit une riche végétation que favorisent les courans atmosphériques; elle n’empêche pas que l’ensemble de l’île, embrassé du point culminant où se dresse la chapelle Saint-Michel, ne soit d’une tristesse qu’il faut attribuer à l’absence presque complète d’arbres, à l’aspect pierreux de la campagne, morcelée par des murs secs, et à la teinte grise uniforme des habitations. Ce qui étonne surtout, c’est le manque de mouvement : les chevaux ne sont pas moins rares qu’à Venise, il en est de même pour presque toutes les bêtes de somme; aussi les femmes, à qui les travaux de culture restent confiés, tandis que naviguent les hommes, doivent-elles se passer du secours de la charrue. Les vaches, les moutons, attachés sur l’herbe courte et percée de rochers qui l’effleurent d’une ombre mélancolique’, sont de petite taille; il semble que la nature minérale se soit développée aux dépens des animaux. Par places, dans le nord surtout, l’herbe manque, ce n’est plus qu’un rude tapis de bruyères; les hauteurs sont couvertes de coquillages lancés par la mer en ses jours de fureur. La partie sud, qui formait jadis une autre île que Vauban relia au nord par une digue, est plus fertile. Au lieu des bancs de granit hachés, noircis et comme chargés de rouille, on y voit de petites plages de sable fin, au lieu de ces landes indéfrichables des tertres bien cultivés; la lame n’arrive qu’amollie par sa lutte contre les brisans. Les gens, les animaux même sont moins sauvages, tout le monde parle français, et de jolies maisons à étages entourées de myrtes et de lauriers-roses attestent que cette république renferme une bourgeoisie.

Dans les salons du sud, qui participent par leur ameublement du navire et de la case créole, on trouve en effet les petits-fils de ces hardis loups de mer dont la république fit des officiers, afin de combler les vides laissés par l’émigration. De la marine militaire, où s’illustrèrent leurs aïeux, la plupart sont retombés dans la marine marchande. La vie est à peu près la même pour les riches que pour