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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/537

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LE
VIOLON DE JOB
SCENES DE LA VIE BREHATAISE.


I.

Il est impossible de méconnaître les liens mystérieux qui unissent la nature à l’homme, l’étrange ressemblance qui existe entre ce dernier et le sol qui l’a nourri, m par conséquent la banalité qui envahit les caractères à mesure que chaque pays s’ouvre aux empiétemens de la civilisation. Les intelligences sont nivelées comme les grandes routes, les mœurs primitives s’effacent avec les précipices et les ravins, un langage commun prend la place de ces idiotismes pittoresques, singulièrement propres à exprimer les goûts, l’esprit, le type moral, pour ainsi dire, de la race qui se les est transmis de . siècle en siècle. Légendes et traditions, pareilles aux fantômes de la nuit que disperse l’aurore, s’évanouissent, épouvantées par le sifflement de la vapeur, les lumières de la science, le fracas de l’industrie. C’est le progrès sans doute, et il faut le saluer comme tout ce qui nous rapproche du règne de la vérité, mais le poète cependant assiste avec tristesse à cette fuite des dieux du passé, tandis que l’observateur étudie curieusement les transformations qui s’ensuivent. — Je veux peindre les rudes vertus, les passions énergiques, les inébranlables croyances qui germent encore dans certaines terres vierges, et mon récit, tout vrai qu’il soit, ne paraîtra vraisemblable que si j’en fais d’abord connaître le théâtre.

L’île Bréhat ferme du côté de l’ouest la baie de Saint-Brieuc, et menace les navires comme l’un des écueils les plus terribles que présentent ses côtes déchiquetées, quand elle ne disparaît pas dans