Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/529

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de Turc ou de zouave. Les moins occupés recherchaient les balles ennemies, que l’on refondait pour nous les renvoyer. L’administration leur payait un rouble par kilogramme de plomb. Il se forma bientôt une compagnie de hardis spéculateurs ; on voyait les fantassins russes avec leurs grosses bottes, leurs casquettes plates et leurs grandes capotes grises, rôder audacieusement le long des fossés, ramassant les balles qu’on tirait sur eux, riant et causant, « comme s’ils eussent récolté des pommes de terre dans le champ paternel. » Un groupe de ces glaneurs de balles fit preuve de tant de sang-froid et de bonne humeur, que les Français arrêtèrent la fusillade et de la tranchée leur envoyèrent une salve d’applaudissemens.

En général, les rapports entre officiers et soldats étaient faciles et affectueux. « Nous les aimions, ces braves gens, — nous dit un défenseur de Malakof, Drachenfels, — nous ne faisions qu’un avec eux. Pouvait-il en être autrement quand nous mangions la même nourriture, couchions à côté d’eux sur la même plate-forme et qu’eux-mêmes, voyant l’horreur de notre situation, ressentaient comme nous la même douleur amère de l’issue du siège? » Les privations et les dangers rapprochaient les distances; on apprenait à se connaître, à s’apprécier. « Sa noblesse! » l’officier et le paysan en uniforme se sentaient fils de la même patrie. Le soldat russe aimait, vénérait son officier. L’un d’eux, les jambes fracassées par un boulet, priait son capitaine de lui donner sa bénédiction. « J’accomplis avec bonheur, raconte celui-ci, cette dernière volonté d’un mourant. Je le bénis. Quelques minutes après, plein de confiance en Dieu, sans proférer une plainte, il expira. » Il n’est pas question dans ces récits de châtimens dégradans que le règlement autorisait encore à cette époque. Le fouet dans l’armée, comme le servage dans le peuple, avaient fait leur temps; la guerre de Crimée et la défense de Sébastopol achevèrent de mûrir la réforme; des hommes comme nos ennemis d’alors méritaient d’être libres et traités en hommes libres. Les paysans qui défendirent Malakof avaient noblement racheté de l’opprobre et de la servitude leurs frères des villages et de l’armée. Plus d’un affranchissement privé dans les campagnes russes put dater du siège, témoin cette lettre du capitaine Lesli à sa sœur : « J’ai une prière à te faire, chère Nadia; j’espère que tu auras plaisir à l’exaucer, parce qu’il s’agit d’attacher au nom de notre frère Eugène (tué à Sébastopol) une reconnaissance éternelle. Il faut prier le papa d’affranchir Fétis pour son long et fidèle service auprès de mon frère. Une âme de moins, ce n’est rien, et en échange la mémoire d’Eugène se conservera dans la famille de Fétis. J’ai déjà écrit au papa que, si je meurs ici, ma dernière prière est celle-ci : qu’il affranchisse mon Ivan. »