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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/507

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vigoureusement. La grande forteresse se trouvait prise au dépourvu comme tant de places le furent chez nous dans la dernière guerre. « Elle n’était pas, dit le maréchal Niel, à l’abri d’une attaque de vive force; » mais alors on vit se soulever de terre, sous l’effort de milliers de bras, des redoutes, des lunettes, des courtines pour relier entre eux les bastions, si fameux depuis, du Centre, du Mât, du Redan, de Malakof. En quelques jours, on répara des années de somnolence. Ce qu’on avait négligé d’élever en maçonnerie, on l’improvisait avec du sable et des fascines. On creusa des poudrières, on dressa des batteries. L’une d’elles fut élevée par des mains féminines et impures qu’on avait mises en réquisition ; elle porta jusqu’à la fin ce nom : Batterie des demoiselles.

Une partie de la flotte fut coulée à l’entrée de la rade. En fermant l’accès du port, on priva l’armée anglo-française de la diversion maritime qu’elle avait espérée. De cette flotte condamnée, on tira pour la défense d’immenses ressources : 14,000 ou 15,000 marins, admirables canonniers, devinrent l’âme de la résistance. Les remparts se garnirent des énormes bouches à feu de la marine. Comme à Paris les amiraux Pothuau, La Roncière, Saisset, à Sébastopol on vit les Kornilof, les Istomine, les Nakhimof, les Pamphilof, diriger la défense Voyez la Marine d’aujourd’hui, la Flotte de la Mer-Noire, par M. l’amiral Jurien de La Gravière, dans la Revue du 15 juillet et du 1er août 1871. </ref>. Chaque bastion devint comme un vaisseau de guerre où le matelot retrouvait ses caronades, ses chefs, ses habitudes du bord, — ou plutôt, suivant l’expression d’un officier russe, Sébastopol était comme un immense navire, aux flancs non plus de chêne, mais de terre et de gabions, qu’on allait pendant des mois entiers protéger contre l’abordage. Et pourtant, si le sacrifice de la flotte était nécessaire, l’accomplissement en fut pénible; officiers et matelots étaient désespérés de voir sombrer ces colosses sur lesquels ils avaient en triomphateurs parcouru les mers d’Orient. Si prompte fut l’exécution qu’on oublia de retirer des bâtimens une partie de leur armement et presque tout l’avoir des équipages. Le plus grand de ces navires, les Douze-Apôtres, s’obstinait à ne pas mourir. Bien qu’on eût pratiqué des voies d’eau dans sa cale, il luttait contre l’envahissement des vagues comme un être vivant ; les marins qui en avaient formé l’équipage croyaient voir l’expression d’un désespoir presque humain dans le muet regard de ses sabords à demi submergés, et dans l’effort convulsif avec lequel il élevait tantôt sa poupe et tantôt sa proue au-dessus des flots. On fut obligé en quelque sorte de l’achever y on tira à boulet au-dessous de la ligne de flottaison. On racontait aussi que, malgré ses blessures, il continuait à surnager jusqu’au moment où quelqu’un se rappela qu’on avait laissé