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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/480

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des troubles engendrés par la liqueur enivrante, il nous faut un fil conducteur. L’empoisonnement alcoolique commence à l’ivresse passagère, qui ne laissera point de traces, si elle n’est point suivie de rechutes : il aboutit à ces états irrémédiables qui sont la démence ou la paralysie générale. Entre ce commencement et cette fin, l’alcoolisme subit une série d’arrêts qui en marquent les étapes, arrêts nombreux qui donnent lieu à autant de formes morbides. Ces formes peuvent se réduire à trois états successifs, l’alcoolisme passager ou ivresse, qui guérit sans laisser de traces, l’alcoolisme avéré, qui est encore susceptible de guérison, mais qui s’accompagne du délire alcoolique et du delirium tremens, enfin l’alcoolisme chronique, mal à peu près sans remède. Telle est la série des échelons que devra parcourir le buveur incorrigible, à moins qu’une maladie intercurrente ne vienne brusquer le dénoûment fatal.

L’alcoolisme passager, c’est l’ivresse de l’homme habituellement sobre qui s’est abandonné à un excès. Que de formes variées ne semble-t-elle point revêtir ! Cette variété n’est pourtant qu’une apparence, sous laquelle se retrouve une uniformité réelle. Après une période d’excitation légère, un phénomène qui est toujours le même se produit, la prostration, — prostration d’autant plus profonde que la quantité d’alcool absorbée a été plus forte. L’ivrogne tombe dans un sommeil de plomb, dans un état comateux d’où rien ne peut le tirer. Tandis qu’il « cuve son vin, » pour employer l’expression populaire, l’obtusion de ses sens est profonde, sa sensibilité est émoussée ou éteinte, sa température a baissé, ses fonctions languissent, sa vie est purement végétative. Voilà le véritable caractère de l’ivresse passagère aux yeux du physiologiste : l’identité de terminaison; le début présente également une grande constance. L’excitation, l’animation, la sensation de bien-être, la disposition de l’esprit vers les images gaies et riantes, le sentiment d’une vitalité plus intense qu’éprouve le buveur, font que l’homme qui a connu ces sensations est souvent entraîné à les rechercher de nouveau. Il se met ainsi à la poursuite d’un vain mirage, car, si cette période de début est constante, la durée en est très inégale; elle fait place à un nouvel état où se révèle, par la diversité des manifestations, la diversité des tempéramens et des circonstances. L’intelligence se voile; des combinaisons heurtées et discordantes, des conceptions bizarres, s’y pressent en foule ou s’y succèdent sans aucun lien logique, et dans cette incohérence un seul caractère commun réunit encore les idées débandées, c’est le lien émotionnel. Un même sentiment, tantôt la gaîté, tantôt la colère, tantôt la tristesse ou la sensiblerie, domine toutes les manifestations de l’ivrogne et leur imprime un cachet de ressemblance. Enfin l’exaltation fait place à la torpeur, et le buveur s’achemine rapidement vers l’état comateux, qui vient toujours terminer