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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/467

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LA QUESTION CUBAINE.

comme eux à souffrir de l’omnipotence des fédéraux : mieux gouvernés que par l’Espagne, nous voulons le croire, mais beaucoup plus heureux ou beaucoup plus libres, non pas ; ils l’ont eux-mêmes compris. Le parti annexioniste n’existe guère plus chez eux, et s’est fondu dans celui de l’indépendance absolue ; sans cela, tout donne à penser que la république des États-Unis leur eût prêté un appui plus efficace encore et accordé le titre de belligérans ; mais les insurgés ne combattent pas seulement pour changer de maîtres, ils veulent Cuba aux Cubains. Fiers de la résistance qu’ils opposent depuis six années à la métropole, ils s’imaginent complaisamment qu’ils pourraient tout aussi bien tenir tête aux plus redoutables ennemis ; on peut affirmer du moins que, du jour où elle aurait mis la main sur Cuba, l’Amérique soulèverait contre elle dans le cœur des créoles les mêmes haines qu’ils nourrissent contre l’Espagnol, et, s’ils sont prêts aujourd’hui à profiter de la bonne volonté des États-Unis pour chasser les péninsulaires, ils saisiraient également une occasion pour se débarrasser des Américains.

La capture du Virginius, pas plus que celle de la goélette Guanahani, du Salvador et de tant d’autres tombés aux mains des Espagnols, n’a porté un coup bien sensible à l’insurrection : plus que jamais les dons d’argent, les offres de service, affluent à New-York ; à Cuba même il semble que les insurgés aient repris l’offensive, et aux dernières dépêches les journaux de La Havane signalaient plusieurs combats assez importans livrés dans le département central. Que va-t-il arriver ? L’Espagne voudra-t-elle jamais s’avouer vaincue ? Les États-Unis sauront-ils faire taire leur ambition et ne s’occuper de Cuba que pour la protéger ? Même en ce cas, devenus libres, comment les créoles useraient-ils de leur liberté ? On sait trop les mœurs politiques que l’Espagne laisse après elle, et qui sont comme la dernière et la plus terrible vengeance de la métropole vaincue sur ses colons émancipés. Cuba doit-elle, comme le Mexique et la Colombie, rester des années encore en proie au militarisme, à la guerre civile ? La lutte contre l’Espagne, en se prolongeant, si elle a pu tremper les caractères et développer les énergies, aura aussi coûté au parti insurrectionnel bien des hommes sages et intelligens dont la perte se ferait cruellement sentir le jour où l’île, rendue à elle-même, voudrait jouir de son autonomie : on trouve plus facilement des soldats que des politiques. Enfin la question des noirs viendrait tout compliquer : comme, par la tolérance des autorités espagnoles, la traite s’est perpétuée jusqu’à ces derniers temps, il existe encore maintenant dans l’île bon nombre d’esclaves natifs d’Afrique et complètement barbares. Peut-on d’un jour à l’autre en faire des hommes libres ? L’exemple de Saint-Domingue n’est guère rassu-