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Page:Revue des Deux Mondes - 1874 - tome 2.djvu/453

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LA QUESTION CUBAINE.

hasard un moineau mort sur la place d’armes, nos Espagnols aussitôt relèvent le cadavre, on le transporte à la caserne de la Force, on le place religieusement dans un riche cercueil, on lui rend les honneurs funèbres, puis en grande pompe il est promené par les rues de la capitale ; de là, toujours en triomphe, il passa dans les autres villes, où la comédie se continua. Le principal objet pour les volontaires était d’atteindre et de persécuter ceux qui ne voudraient pas se prêter à cette charge ridicule et rendre hommage au gorrion mort. C’est ainsi que ces invincibles, ces héroïques, ces vaillans, los invictos, heroicos, valientes señores voluntarios, prétendent prouver leur espagnolisme, leur zèle et leur dévoûment à la mère-patrie ! Que d’autres scènes pourrait-on citer encore, les unes simplement grotesques, la plupart cruellement sanglantes ! L’épisode le plus affreux peut-être est celui dont la ville de La Havane fut témoin le 27 novembre 1871. Quelques étudians en médecine de seconde année, en attendant l’heure de la leçon, étaient entrés dans le cimetière voisin de la salle des cours et sans réflexion avaient cueilli des fleurs sur les tombes ; deux jours après, à la demande des volontaires, tous au nombre de quarante-cinq étaient arrêtés et conduits en prison. On les accusait d’avoir profané les sépultures, celle entre autres de Gonzalo Castañon, un des anciens chefs du parti espagnol, autrefois rédacteur de la Voz de Cuba et frappé en duel par une main créole. Un premier conseil de guerre choisi par le général Crespo fut récusé par les volontaires ; le second, tiré presque tout entier de leur sein, se montra docile à leurs vœux. Sur les 45 accusés, 8 furent condamnés à mort, 31 à six et à quatre ans de galère : ceux-là ont fini par être graciés après plusieurs mois de souffrances ; les autres furent immédiatement passés par les armes ; le plus âgé avait vingt ans et le plus jeune seize à peine !

Pour en revenir à la formation même du corps des volontaires, de bonne heure et à plusieurs reprises leurs rangs se sont grossis d’un élément nouveau. En même temps qu’il envoyait à Cuba des troupes régulières, le gouvernement de Madrid tirait de l’Espagne des bataillons de volontaires pour renforcer l’armée de la colonie. Que plusieurs, dans une nation brave et fière, se soient levés par patriotisme, pour défendre l’intégrité du territoire et soutenir au-delà des mers l’honneur du nom national, nous ne le nierons pas ; il est probable cependant que l’appât d’une haute paie de 16 réaux (3 fr. 60 c.) par jour, le goût des aventures et la soif du butin ont, autant que le patriotisme peut-être, fourni des soldats à cette cause compromise. Pas plus que ceux de Cuba, sauf des exceptions trop rares, les volontaires espagnols n’étaient de la partie saine de la population. Il ne semble pas du moins que cet appoint ait rien